4 juin 2026

UN PARFUM AUX LONGUES OREILLES (Histoires de Lapins Peu Ordinaires)





🙂Issu d'un challenge sur Facebook dont je suis à l'origine, cette histoire fait partie d'un double programme. L'idée de base était de créer un récit à partir d'une simple image, présentant des produits de toilette estampillés "Playboy" ainsi que la sacoche où ils se trouvaient. 


🏠Ensemble que j'ai retrouvé pendant les préparatifs de mon déménagement, fin avril dernier.


😁J'ai laissé le libre choix aux auteur.e.s voulant participer de la direction à prendre pour leur création. Thriller, Fantastique, SF, Romande, Drame... tout était permis, tant que ce la se référait au principe du souvenir exercé par un propriétaire de cet ensemble Playboy. Qu'ils soient douloureux ou agréables.


📝La première histoire, "Suis le Lapin Blanc, Victor", est disponible sur le Site Web de Romuald Serrado, qui a bien voulu se prêter au jeu de ce défi particulier (à savoir créer une histoire à partir d'une simple image). Je vous mets le lien ci-dessous : 



☺️Pour la deuxième histoire, "Un Parfum aux Longues Oreilles", elle est de mon cru, inspiré de la même image du challenge, et je vous la  laisse découvrir dès maintenant...



UN PARFUM AUX LONGUES OREILLES


— Ton délai arrive à son terme Dunston… Tu as choisi de rompre le pacte. À toi d’en subir les conséquences. Il ne te reste plus beaucoup de temps…


Je ne voyais de lui que sa silhouette. Sombre et menaçante. Des volutes de fumée sombres et virevoltantes dans un maelstrom aux couleurs vives — rouge comme le sang me liant à cet être —, se dirigeaient vers moi. Tels des serpents aux accents immatériels. Ils s’agrippaient à mes jambes, les entourant, les escaladant avec une parfaite synchronisation, grimpant vers le haut de mon corps. Une fois arrivé à la hauteur de mon cou, ils s’empressaient de se rejoindre tous, ne formant plus qu’une épaisse écharpe brumeuse avant de se faufiler dans ma bouche ouverte. Pas que je leur autorisais à le faire. Non. C’était plutôt une sorte d’ordre silencieux — à l’intérieur de ma tête —, qui m’incitait à leur garantir ce passage.


Je suffoquais, m’étranglais. Mes yeux se révulsaient au fur et à mesure que les êtres de fumée investissaient ma gorge et au-delà. Je sentais mes forces défaillir. Mon corps s’affaissait. Comme un de ces soufflés au fromage dont je raffolais enfant. Ceux que j’adorais percer par pure espièglerie, devant les yeux abattus de ma grande sœur, qui n’avait pas eu le temps de prendre la photo qu’elle désirait.


Ma pauvre Darla. Combien de fois t’ai-je fait ce coup-là ? Je cherchais des yeux sa présence, espérant qu’elle puisse me sauver de la suffocation qui me submergeait. Elle qui m’avait déjà sauvé de mes étourderies maintes et maintes fois par le passé. Mais Darla n’était pas là. Elle ne pouvait plus être là. Mon ange protecteur — comme j’aimais l’appeler parfois — n’était plus de ce monde depuis bien des années. Je ne sentais plus mon pouls. Les forces m’abandonnaient. Le paysage autour de moi s’estompait. Puis, je tombais dans l’inconscience. Pour mieux me réveiller quelques secondes plus tard, au son de la voix inquiète de Gustav. Mon chauffeur.

 

— Monsieur ! Vous allez bien ? Vous donniez l’impression de vous étouffer. J’ai dû m’arrêter pour vérifier votre état. 

 

Ce cher Gustav. Toujours prompt à agir de manière rapide et immédiate à la moindre alerte de ma part. J’ouvrais les yeux avec peine. Son visage se dessinait peu à peu devant moi et — instinctivement —, je m’empressais de le rassurer. Oubliant le cauchemar qui venait de s’incruster dans mes songes. Un de plus. 

 

— Ne t’inquiète pas Gustav. Je vais bien, lui disais-je d’une voix peu convaincante. Je t’assure. J’ai juste été victime d’un mauvais rêve.

 

Gustav me regardait, à mi-chemin entre la suspicion et l’apaisement.

 

— Toujours le même, pas vrai ? Celui avec…

 

Je ne lui laissais pas le temps de finir sa phrase.


— Oui. Toujours celui-là. Mais c’est fini maintenant. Le monstre est parti.

 

Je me rendais compte que je lui parlais comme je le faisais auprès de ma regrettée Darla lorsque nous étions enfants. Elle aussi se précipitait quand je hurlais dans la nuit, en proie à des cauchemars dont elle se sentait à chaque fois responsable. J’ai même cru voir — le temps d’un instant — le visage de ma sœur se substituer à celui de Gustav. 

 

— Tout de même, Monsieur. Vous devriez vraiment consulter un spécialiste pour ça. Je sais bien que vous faites mine que ça n’est pas grave, pour toutes les fois où cela survient. Mais ces derniers temps, ils sont de plus en plus fréquents. 

 

Pendant que je me remettais d’aplomb sur la banquette arrière de la limousine dans laquelle nous nous trouvions, je repoussais gentiment la proposition de ce cher Gustav.

 

— Pas la peine. J’ai l’habitude, tu sais. Et puis… Ce n’est qu’un simple lapin après tout. Un grand lapin aux grandes oreilles. Même si celui-ci a la fâcheuse tendance à se transformer en fumées. En dehors de ça, il n’est qu’un lapin comme tant d’autres. Et surtout, il n’existe que dans ma tête…

 

Gustav acquiesçait, paraissant se satisfaire de ma réponse. 

 

— Très bien monsieur. Pouvons-nous reprendre la route en ce cas ? Il n’y aura pas d’autres lapins qui vont perturber le voyage ? 

 

Je riais de bon cœur à cette petite facétie de mon chauffeur attitré et lui affirmais que non. Aucun autre lapin ne viendrait m’embêter. En tout cas, pas avant que je dorme de nouveau. Ce cher Gustav. Il avait le don pour me faire oublier des moments de stress comme celui que je venais de vivre. C’était pour cette raison que je ne voulais personne d’autre que lui pour cette petite pause dans mon activité. Celle accordée par ce foutu mexicain d’El Destructivo. Celui qui est depuis 25 ans mon commanditaire. Mon patron. Mon boss. Le chef du cartel où j’ai fait mon entrée dès l’âge de 22 ans. Au grand dam de Darla qui a tout fait pour m’en dissuader.

 

Elle qui avait caché à nos parents mes frasques violentes auprès de mes camarades tant de fois. Elle qui s’était toujours arrangée pour payer les pots cassés, comme on dit. Jusqu’à offrir son corps pour éviter que notre famille se retrouve en première page des journaux. Et qu’ai-je fait pour la récompenser de ce dévouement hors norme pour son petit frère adoré ? Je l’ai trahie en m’éloignant d’elle. Parce que j’avais cru les boniments d’un des lieutenants d’El Destructivo, qui avait entendu parler de mes « talents » en matière de violence. Pietro avait vu en moi un futur grand « nettoyeur »

 

Je n’étais qu’un jeune loup, comme on dit dans le milieu, mais j’ai très vite montré mes dispositions étonnantes pour les « discussions » avec les mauvais payeurs du Cartel. Et aussi les meurtres. Darla savait. Elle était la seule de notre famille à savoir. Pietro l’a appris, et j’ai dû user de toute mon influence pour qu’il ne s’en prenne pas à elle. Darla a promis de se taire devant le Boss. En contrepartie, elle devait lui fournir des renseignements, grâce à son poste de secrétaire à la mairie de Chicago.

 

Elle ne me l’a jamais avouée, mais je sais qu’elle m’en a voulu pour ça. Même moi, je m’en voulais. Ce n’était pas la vie dont elle rêvait. À cause de moi, elle a vécu une existence plongée dans la peur et l’inquiétude. Plus pour moi que pour elle, à vrai dire. Elle craignait que mon « métier » de nettoyeur finisse par nous séparer. Définitivement. Elle a renoncé à toute vie amoureuse, pour ne pas être témoin du cadavre d’un compagnon dans son salon, en rentrant chez elle.

 

La faute à ce conard de Pietro, qui s’était entiché d’elle : il refusait qu’un autre homme s’approche de celle dont il était persuadé être le prince charmant. Alors qu’elle l’avait toujours repoussé. Cependant, Pietro n’a jamais forcé les choses. Principalement parce qu’il savait que je ne lui pardonnerais pas qu’il se rende coupable d’actes innommables sur ma sœur, et que ma position — devenue privilégiée auprès d’El Destructivo —, me donnait des pouvoirs que lui-même n’avait jamais pu obtenir dans toute sa carrière au sein du syndicat du crime de Chicago. L’Outfit. On était en 1955 en ce temps-là, et c’est cette même année où j’ai fait une rencontre improbable qui bouleverserait ma vie tout entière…

 

Hugh Hefner. Ce nom vous dit forcément quelque chose. Que vous soyez familier de l’industrie du sexe ou non. Il y a à coup sûr un moment dans votre vie où vous avez feuilleté les pages de Playboy. Que ce soit de manière volontaire, ou en ayant surpris l’un de vos proches se pâmer — la bave aux lèvres — devant l’une des playmates du magazine. À l’époque, c’était une révolution. Et El Destructivo — mais ça, ce n’est pas dans les livres d’histoire — a été l’un des principaux investisseurs dans ce marché s’annonçant fructueux. Le boss connaissait bien Hugh du temps où ce dernier travaillait encore à l’Esquire. C’était le grand patron du magazine, David Archibald Smart, qui lui avait présenté. Le magnat devait nombre de ses financements à l’Outfit, et en particulier à El Destructivo.

 

Quand Hugh a évoqué son désir de monter sa propre affaire, HMH Publishing Corporation — ainsi que les prémices de ce qui serait Playboy —, El Destructivo a aidé financièrement le futur roi de l’érotisme. Être à la tête d’un empire du crime ne l’empêchait pas de flairer les bons filons dans d’autres secteurs. Ce fut une vraie mine d’or dont il récupérait mensuellement des bénéfices plus que profitables. Après deux ans qui ont vu monter Playboy au firmament des médias du sexe, Hugh a voulu montrer sa reconnaissance en organisant une soirée spéciale. Une soirée ouverte également à diverses personnalités, des banquiers, des chefs d’entreprises et bien d’autres.


Mon statut de bras droit auprès d’El Destructivo, en plus de principal « nettoyeur », en charge de former les petits nouveaux dans le domaine, m’a offert le privilège de faire partie des invités de cette « sauterie ». Difficile de désigner ces festivités autrement, au vu de ce qui s’y passait. Disons que si certaines playmates se contentaient de s’afficher dans des tenues plus que suggestives — pour le plus grand plaisir des personnes présentes —, d’autres avaient des « fonctions » particulières. Une sorte de dessert pour s’assurer la loyauté et le remerciement des partenaires d’Hugh et mon boss. 

 

Et j’ai eu mon lot de friandises, croyez-moi. Ce que je ne m’attendais pas, ce fut de découvrir les origines du fameux logo de Playboy, bien éloigné de la version officielle. Un secret qui sonna la fin de mon humanité, déjà pas bien reluisante, tel que vous l’avez bien compris. Ce soir-là, je suis monté à l’étage de la résidence où se situait la fête, accompagné d’une magnifique rousse aux attributs qui aurait pu faire encore plus sortir les yeux de la tête du loup de Tex Avery. Avec un clin d’œil, Hugh me l’a quasiment mise dans les bras, non sans chuchoter quelques mots à l’oreille de la fille.

 

Ce n’était pas une playmate. Comme je l’ai évoqué précédemment, elle représentait un supplément pour la soirée, à même de donner de quoi satisfaire partenaires financiers et célébrités présentes. En fait, elle était bien plus que ça. J’avais déjà entendu parler de trucs délirants concernant l’enfer et toutes ces conneries. Ça rapportait pas mal aussi au cinéma ce genre de marché. Le fantastique, les créatures bizarres, les aliens et tout un tas d’effets spéciaux à même d’attirer les fans de fantaisie dans les cinémas. Pour moi, c’était juste du flan destiné à gonfler les comptes en banque des producteurs qui profitaient du mouvement. Rien de réaliste. J’ai vite déchanté une fois dans la chambre avec la fille et son costume de “bunny”. L’une des marques de fabrique de Playboy. Pour ça, je ne vous apprends rien.

 

En revanche, ce qui va suivre dans mon récit va sans doute vous faire vous demander si je n’ai pas trop abusé de substances illicites lors de cette soirée. Bon, c’est vrai que la cocaïne faisait partie des autres attraits de la fête. Cela dit, je n’étais pas très friand de la poudre blanche. Il m’est arrivé de me sniffer une ligne, bien sûr. Toutefois, une des choses qui plaisait à El Destructivo me concernant, c’était mon professionnalisme dans mes activités. Et la « blanche » avait la désagréable propension à gâcher le talent de certains des lieutenants du Boss. Moins de réactivité. Moins de faculté à réfléchir pour se sortir d’un imprévu. Comme une descente des poulets après une opération importante ayant fuitée. Donc, je limitais ces petits plaisirs au maximum, pour garder la tête toujours active, en toutes circonstances. 

 

Bref. La fille a commencé par quasiment me pousser sur le lit, puis à me bander les yeux avec le foulard opaque noir qu’elle portait autour du cou. J’ai ensuite clairement entendu le cliquetis de la serrure de la porte se déclencher, indiquant que je me retrouvais enfermé avec cette nymphe rousse sorti d’un rêve. La porte fermée à clé, ça ne m’a pas vraiment inquiété sur le coup. Je me disais que c’était juste une précaution pour qu’on ne soit pas dérangé par un autre invité. Du genre un peu trop stone ou bourré pour faire gaffe qu’il s’était trompé de chambre après une petite excursion aux toilettes. La suite fut moins idyllique. Mon hôtesse du moment m’a attaché les pieds et les mains aux barreaux du lit. Jusque-là, ça ressemblait à un petit jeu sexuel qui n’était pas déplaisant, et que j’avais déjà pratiqué.

 

Par contre, quand j’ai ressenti une piqûre me brûlant le bras droit, là ce n’était pas le même délire. J’ai voulu crier, mais impossible : aucun son ne sortait de ma bouche. La douleur dans le bras se dispersait dans tout mon corps, provoquant des souffrances qu’il serait difficile de décrire. C’était comme si je cramais vif. De l’intérieur. Le calvaire a duré près d’une demi-heure. Du moins, c’est l’impression que j’en ai eu, bien qu’ayant quelque peu perdu la notion du temps. Car trop obnubilé par ce véritable magma qui envahissait tout mon être. Sans que je puisse crier, ni parvenir à me débarrasser des entraves m’empêchant de bouger. 


Plus tard, la fille m’a enlevé le foulard sur mes yeux et a révélé sa vraie nature. Comment dire ? On aurait dit un amalgame de démon, tel que j’en avais vu des représentations dans les films que je vous ai évoqués tout à l’heure et d’un… Lapin. Entendez par là que son visage, bien que proche de celui d’un être humain, comportait des caractéristiques propres aux démons. Avec en plus des oreilles de lapin tout ce qu’il y avait de plus réel.

 

Ses mains se résumaient à des pattes propres à l’ingrédient principal des civets. Tout comme ses pieds. Bras et jambes, eux, étaient d’un noir absolu, où dansaient des sortes de nervures rougeâtres dans une ronde des plus terrifiantes. Elle avait des dents de lapin. Avec les moustaches qui vont avec. Une langue ressemblant à celle des serpents sortait de sa bouche. En plus de tout ce festival visuel digne d’un récit de Lovecraft, mixé à une mauvais adaptation d’Alice au Pays des Merveilles, elle affichait des yeux virant au vermillon, sur une peau aussi noire que celle des bras et des jambes. Un cauchemar ambulant.

 

Elle me lécha les joues avec sa langue fourchue et râpeuse, me caressant les parties génitales avec l’une de ses pattes. Malgré la situation, à ma grande honte, je ressentais du plaisir. J’ai même finalement lâché un petit cri de jouissance, bien que je ne pusse toujours pas parler. Aussi incompréhensible que ça puisse l’être. Soudain, la créature hybride s’est écartée de moi et un autre être est alors apparu dans la pièce. Comme sortant d’un portail invisible liant notre monde à je ne sais quelle dimension démoniaque. À dire vrai, ce n’était qu’une silhouette à proprement parler.  Celle-ci s’est alors adressée à moi.

 

— Félicitations mortel. Tu as reçu l’insigne honneur de devenir un des élus. Conformément à la demande de tes amis. Hugh et celui que tu appelles El Destructivo. Eux font partie du cercle depuis déjà deux ans. Ta dévotion envers l’Outfit t’a valu de recevoir le fluide. Celui qui nous lie désormais par un pacte. 

 

Je ne comprenais rien à ce qui se passait. J’étais juste terrorisé. Élu ? Pacte ? Fluide ? De quoi il parlait ? Impossible de lui demander quoi que ce soit, vu mon incapacité à parler à cause d’une magie dépassant tout ce que je pensais connaître en termes de compréhension scientifique. La créature sembla comprendre mon désir de s’exprimer. Une sorte de fumée noire et blanche se dirigea vers ma bouche, et juste après, je retrouvais l’usage de la parole.

 

— Que… Qu’est-ce qui se passe à la fin ? Qui vous êtes ? Et c’est quoi ce pacte et ce fluide dont vous parlez ? Je comprends rien…

 

Restant toujours sous sa forme de silhouette nimbé dans un halo de fumée, l’être, qui arborait lui aussi des oreilles de lapin, de ce que j’en apercevais, se fit fort de m’expliquer la situation. 

 

— Cette chère Gonja t’a inoculé ce que je nomme le Fluide. C’est un concentré de sang de notre espèce qui te donnera santé, vitalité et invulnérabilité. Tu ne pourras plus être atteint par des maladies, ne ressentiras plus les douleurs physiques lors d’affrontements avec ceux de ta race. Pour autant, tu continueras de vieillir. Si c’est toi qui te blesses, tu le ressentiras. Seules les agressions extérieures ne pourront pas avoir de mainmise sur ton corps. Néanmoins, si tu attentes à ta vie, je considèrerai que tu mets fin au pacte. Dans ce cas-là, tu devras payer un tribut. Tu devras choisir quelqu’un devant à son tour devenir un élu. Si le tribut n’est pas effectué dans les deux mois suivant ta volonté de mettre fin au pacte par une tentative de suicide, tu deviendras de la chair pour mes enfants. 

 

Il se tourna alors vers celle qu’il appelait Gonja. 

 

— Non, mon enfant. Pas tout de suite. Il ne sera à toi que s’il met fin au pacte. Dans cette attente, tu devras faire en sorte que tous ses désirs, tous ses souhaits deviennent réalité. 

 

La créature se retourna vers moi : 

 

— Il y a une sacoche sur le côté du lit. Une sacoche aux effigies de l’entreprise de ton ami Hugh. À l’intérieur, tu trouveras divers objets promotionnels. Parmi eux, il y a un parfum. Néanmoins il ne s’agit pas de parfum. C’est une version diluée du fluide. Disons que c’est une sorte d’assurance à ta loyauté envers moi. Chaque mois, tu devras t’en faire une injection de 5 mg. Tu pourras choisir de le faire toi-même, à l’aide d’une seringue. Ou bien faire appel à Gonja pour qu’elle l’effectue. Comme elle vient de le faire il y a quelques minutes avec du fluide non-dilué. Condition indispensable pour que tes facultés naissent dans ton corps la première fois. Il te suffira d’indiquer son prénom à haute voix pour que ma fille Gonja t’apparaisse. Oublie de faire ton injection mensuelle, et tu seras envahi de rêves t’incitant à réfléchir à ton acte que je considérerais comme une rupture de pacte. Au même titre que si tu tentes le suicide. Car oui, si tu cesses les injections, tu dépériras. Physiquement et mentalement. Cependant, tu ne pourras pas mourir. Si tu cherches à mettre fin à ta vie de manière volontaire, rien ne se passera. Mais cela signifiera la fin de notre accord, comme je te l’ai déjà expliqué. Comprends-tu ce que cela implique ?

 

Alors que je pouvais parler de nouveau librement, je ne parvenais pas à proférer le moindre mot. J’étais trop sous l’effet de la surprise et de l’effroi. Tout ce dont il venait de m’informer… J’avais l’impression de vivre un cauchemar éveillé. Bordel ! Toutes ces conneries dans les films, ce n’étaient pas que des trucs inventés de toutes pièces. Les monstres, les démons, et tout le toutim, ça existait vraiment alors ? Et Hugh Hefner, El Destructivo... Ils bénéficiaient eux aussi des avantages liés à ce pacte, à ce fluide ? 

 

Je devinais aisément que cela devait aussi leur procurer certains autres spécificités pouvant leur profiter dans leurs entreprises respectives. Autres que celles qui les liaient directement. Ce qui se rajoutait à tout ce que m’avait déjà annoncé la créature aux allures de lapin. Un lapin. Un lapin enveloppé dans des fumées noires. En dehors du nœud papillon, je ne pouvais ignorer sa ressemblance avec le logo de Playboy. Je supposais que c’était une sorte d’hommage tacite à la créature qui avait permis à Hugh Hefner de monter sa société.

 

La créature me confirmerait plus tard que le Fluide permettait également d’obtenir un facteur chance non négligeable. Il accentuait les capacités cognitives, intellectuelles, olfactives et d’autres privilèges, faisant des “élus” des humains d’exception. C’était complètement dingue. Mais aussi effrayant, en considérant le prix à payer : devenir une sorte d’esclave soumis toute notre vie à ce lapin géant sorti de je ne savais quel enfer. Si on m’avait dit un jour que Playboy devait son existence à un lapin noir infernal, je lui aurais ri au nez…

 

En même temps, comment concevoir qu’il puisse exister un démon appartenant à une espèce dont les récits religieux n’avaient jamais entendu parler ? Je regardais la sacoche. Ainsi que ce qui cachait le fluide : ce flacon de parfum somme toute banal. Et pourtant... Ce produit aux origines infernales représentait des chaines à vie… Tant que je vivrais. Sachant qu’il n’offrait nullement la vie éternelle, tel qu’on le voit parfois dans des histoires sur ce thème. En fait, les rares avantages qu’offraient ce fluide n’était que de la poudre aux yeux. Si on considérait ce que cela entraînait comme dommages collatéraux psychologiques, profitant à cette créature aux allures d’un lapin géant, enveloppé dans des brumes ténébreuses.

 

L’être me confierait également qu’à la mort d’un détenteur du fluide, son âme deviendrait la propriété exclusive du grand lapin dans la dimension infernale où il vivait. De ce que j’avais compris. On était lésé sur tout, et piégé dès lors que la première injection du Fluide avait été inséré dans notre corps. Mais moi, je n’avais pas demandé à l’avoir putain !! Peut-être que mon boss et Hugh pensaient bien faire, et que c’était leur manière de récompenser leurs loyaux employés et partenaires. Mais c’était un cadeau à double tranchant…

 

Quoi qu'il en soit, ne désirant pas mourir dans les jours qui viendraient, ceci en refusant de m’injecter ce produit le mois suivant, j’ai accepté. J’ai accepté d’être un “élu”. D’être un esclave de ce grand lapin. Cette sacoche offerte avec son contenu, c’était comme un boulet attaché à mes pieds, en plus d’être le symbole de la perte de ma liberté en tant qu’humain. 

 

La créature et sa « fille » m’ont ensuite laissé rejoindre la fête se déroulant au rez-de-chaussée, satisfaits d’avoir donné mon accord à leur contrat qui était plus du foutage de gueule qu’autre chose. Ok, on gagnait en intelligence, en chance, en santé et toute une montagne de bienfaits. Mais à quel prix ? À ma mort, mon âme irait directement servir les petits plats du grand lapin dans son monde, quel qu’il soit. Que ce soit l’Enfer ou autre chose.

 

L’enfer, en vérité, je l’ai vécu le reste de ma vie. Je suis devenu encore plus performant, acquérant une réputation de haute voltige au sein du Syndicat du Crime. Le nettoyeur le plus efficace de l’histoire. Que ce soit à Chicago ou ailleurs. J’ai continué d'avancer dans mon existence, rongé par la peur d’oublier de m’injecter ce foutu fluide, dans ce non moins foutu flacon de parfum, dans cette foutue sacoche au logo de Playboy. J’ai atteint l’âge vénérable de 75 ans. Bien que physiquement, je n’étais qu’un vieillard, je possédais toujours une vitalité hors norme pour un « vioque ». Ce qui justifiait amplement de conserver ma place en tant que bras droit d’El Destructivo. 

 

Mais, en définitive, j’en ai eu marre de tout ça. J'ai cessé de prendre du fluide le mois dernier. J’ai jeté cette sacoche et son contenu dans le lac Michigan. Je n’ai jamais compris comment ce flacon de parfum ne voyait pas son volume baisser. C’était comme s'il se renouvelait après chaque injection. Après tout, son origine n’est pas humaine : bien qu’ayant des allures d’objets analogues de notre monde, le flacon et le fluide à l’intérieur devaient probablement obéir à des règles différentes de celles connues par l’être humain.

 

Trois jours après avoir jeté la sacoche et mon attache au grand lapin, les premiers cauchemars sont venus habiter mes nuits et mes jours. Le moindre assoupissement suffisait pour que la silhouette de cette créature me rende visite en songe, m’adressant le compte à rebours régulièrement avant que je sois jeté dans la fosse de ses enfants. Tel qu’il l’avait promis à Gonja. Elle devait être ravie de ma décision. Sans doute attendait-elle impatiemment que je tombe entre ses pattes. 

 

J’ai prétexté d’un besoin de souffler un peu à mon boss, en me retirant à ma maison de campagne, dans l’état voisin. Je ne voulais pas à avoir à me justifier de la perte de mes facultés auprès de lui. Je savais que je ne pourrais pas lui cacher bien longtemps la raison de mes manques de vigilance sur certaines missions. Il a attribué ça au stress et à l’âge. Du coup, ma demande ne lui a pas posé d’interrogations quant à sa vraie teneur. Ce qui m’arrangeait.

 

 S’il avait fini par comprendre que j’avais rompu mon lien avec le Grand Lapin, j’ignore quelle aurait été sa réaction. Le pacte et le fluide devaient normalement l’empêcher de me tuer. Toutefois, une fois celui-ci brisé, il demeurait le risque d’y rester si l’envie lui en prenait de m’apprendre à ne pas respecter les cadeaux qu’il offrait. Bien qu’il ne m’ait pas laissé le choix, dans ce cas précis. 

 

Voilà comment je me retrouve à faire ce long voyage en limousine, conduit par ce brave Gustav. Bien évidemment, il n’est au courant de rien. Il n’est pas un élu : ce n’est qu’un chauffeur. Un homme remplaçable aux yeux d’El Destructivo, selon la loi du milieu. Il ne sait donc pas pour le Fluide, pour le pacte, pour la sacoche, pour le lapin et le reste. Et heureusement. Il sera triste de me voir partir dans les souffrances promises par l’être qui m’a transformé. Mais il s’en remettra.

 

De mon côté, je me suis préparé à subir ce qui m’est destiné. Je n’ai plus jamais regardé un programme Playboy après ma première injection. Je faisais bonne figure quand Hugh m’invitait à d’autres soirées privées, mais ça s’arrêtait là. Concernant les filles qu’on m’offrait, je me posais toujours la question sur ce qui se cachait sous leur apparence de sculpturales playmates m’invitant à les suivre dans une pièce réservée. Y-avait-il aussi une sœur de Gonja parmi elles, suivant en cela les directives du Grand Lapin, et surtout de ce damné Hugh ? Je ne l’ai jamais su…

 

Quand Hefner est décédé, je n’ai pas pu m’empêcher d’imaginer ce vieux briscard en tenue de domestique, en train de servir des cocktails au Grand Lapin. Ce qui m’a fait sourire sur le moment. Alors, je me suis servi du prétexte du “sans Hugh, les soirées ne seront pas les mêmes” pour m’abstenir de me rendre à ces festivités. 

 

Encore quelques kilomètres et on sera arrivés à l’endroit qui sera ma dernière demeure. J’espère ne pas encore m’assoupir. J’aimerais éviter d’offrir l’occasion au Grand Lapin de me tourmenter une fois de plus avant la date de ma probable exécution… à moins que cette créature ne me destine à choisir celui ou celle devant me remplacer, conformément aux règles qu’il m’avait dictées le jour de notre première rencontre. Je ne me vois pas prendre cette décision. Même pas pour mon pire ennemi. Mais aurais-je vraiment le choix ? Depuis le jour où on m’a injecté cette saloperie dans les veines, je ne suis plus libre de rien.  Foutue sacoche offerte. Foutu flacon de parfum. Foutu Fluide. Foutu lapin…

 

Publié par Fabs