La journée s'était terminée aussi bien
qu'elle avait commencée pour le docteur Reinhardt : juste ce qu'il faut de
clients, beaucoup de repos. Le genre de journée qui vous fait aimer votre
métier, se disait-il intérieurement, même quand on est au seuil d'ajouter
encore un an de labeur dans la branche qu'on a choisi. Il ne pouvait prétendre
à la retraite que dans 3 ans, mais il ne comptait pas pour autant les jours,
comme d'autres collègues. Reinhardt était médecin. Et fier de l'être. La
médecine était plus qu'un métier pour lui, c'était une passion, et il ne
cachait jamais sa joie de l'exercer. Ce qui ne l'empêchait pas d'attendre la
fin de la journée avec une certaine impatience. L'âge a ses raisons, et
Reinhardt n'y faisait pas exception.
Alors
qu'il venait de donner congé à sa secrétaire, il perçut un étrange bruit
provenant de l'escalier, dans l'immeuble qu'il partageait avec d'autres
sociétés, où se situait son cabinet. Plutôt inhabituel à cette heure de la
journée, si calme d'habitude. Le bruit semblait se rapprocher, de plus en plus,
petit à petit. Cela ressemblait à une personne qui titube, comme saoule, et qui
se cogne à la rambarde à chaque pas. Mais de manière rapide. Peut-être un
ivrogne affolé d'avoir vu un éléphant rose plus gros que ce qu'il voit d'habitude.
Inquiet de ce remue-ménage
auquel il n'était pas habitué, le docteur commençait à se lever, désireux de
savoir ce qui provoquait tout cela. C'est alors que quelqu'un se mit à
tambouriner, avec une force incroyable, la porte de son cabinet. Qui pouvait
venir à cette heure ? Les heures de fermeture étaient pourtant clairement
indiquées sur sa plaque, en bas de la tour. Seul un étranger à la petite ville,
où il officiait comme seul praticien, pouvait se permettre de frapper à la
porte d'un cabinet médical à 19 heures !
Puis, alors qu'il était prêt à
demander qui était là, la voix d'une personne qui semblait affolée se fit
entendre. Ses propos semblaient plutôt incongrus, voire même carrément bizarre
:
" Je vous en prie !
Ouvrez-moi ! Ils me suivent ! Ils sont là ! Ils me traquent ! Je ne pourrais
pas leur échapper longtemps si vous ne m'ouvrez pas !"
Intrigué par ces paroles au bord
du désespoir, Reinhardt ne savait que faire. Et si c'était un fou échappé d'un
asile proche ? La radio avait lancée un appel dans la journée, pendant qu'il
auscultait une patiente. Car c'était une particularité qui le distinguait de
ses collègues. Reinhardt aimait s'occuper de ses patients en musique. Du jazz.
Uniquement. C'est pourquoi il était "branché" en permanence sur la
seule station en diffusant en continuité.
Quand on lui demandait pourquoi
cette musique, il répondait que c'était la seule qui lui permettait d'anticiper
le stress de la journée. En l'écoutant, il lui semblait libérer son esprit, et
oublier tout ce qui pouvait l'empêcher de se consacrer entièrement à ses
patients. Il aimait dire que le jazz ouvrait son âme aux autres. Pour lui,
c'était une musique presque divine, qu'il ne se lassait pas d'écouter. Il
aimait parler des grands jazzmen pendant ses visites, et il aimait voir le
sourire de ses patients quand il en parlait. Voir un médecin qui a toujours
l'air heureux leur faisait presque oublier pourquoi ils étaient venus. Ils
avaient même l'impression de guérir, le temps de quelques secondes. Ils en oubliaient
les douleurs qui leur donnaient le martyr avant d'entrer dans le cabinet.
Quoi qu'il en soit, la station
diffusait aussi régulièrement des petits bulletins d'infos locales. C'est lors
de l'une d'elles que Reinhardt avait entendu parler de cette évasion. Ce
n'était pas à prendre à la légère. Cependant, derrière la porte, la voix
insistait :
"Vous voulez donc ma mort ?
Je sais que vous êtes là ! Je vois de la lumière sous votre porte ! Ouvrez-moi
si vous ne voulez pas avoir une mort à votre conscience !"
Ces paroles sonnaient comme un
défi à Reinhardt. Lui, un médecin dans le cœur, comme dans l'âme, ne pouvait
décemment pas prendre le risque de laisser un homme, peut-être mourant,
agoniser devant sa porte. Ce serait plus que criminel à ses yeux, lui qui voue
sa vie, à chaque instant, à guérir, sinon abréger chaque souffrance. C'est
pourquoi son âme de médecin, associé à un zeste de curiosité, prit l'avantage
sur la prudence, et il se retira bien vite de son siège, afin d'aller ouvrir la
porte au malheureux qui semblait terrorisé.
Cela ne lui prit que quelques
secondes, mais il lui semblait, comme probablement à l'inconnu derrière la
porte, qu'il s'agissait d'une éternité. A peine avait-il ouvert que l'homme se
rua à l'intérieur, et se mit à crier :
"Vite ! Fermez la porte, ou
ils vont me suivre !"
Reinhardt referma bien vite
derrière lui, tout en regardant quel phénomène humain venait d'entrer. L'homme
ne tenait pas en place, tournant de long en large, marchant du mur au bureau.
Ses yeux bleus semblaient fonctionner dans le vide, comme si rien autour de lui
n'était capté par son regard. Il était habillé d'un complet veston, semblable à
ceux que portent les hommes d'affaires ou les VRP. Mais, l'homme présent dans
la pièce n'avait rien de quelqu'un comme ça : le complet était en lambeaux,
comme déchiré par les griffes d'un animal. Ses chaussures semblaient s'être
volatilisées par le contact avec quelque produit chimique. On ne pouvait
presque plus différencier cet homme d'une bête sauvage revenant d'un combat
pour sauver son territoire. Mais, fait encore plus troublant, l'homme n'avait
plus dit un seul mot depuis qu'il était entré. Et c'est avec le plus grand
naturel du monde que le docteur décida de rompre le silence.
"Mais enfin, que vous
est-il arrivé ? Une agression, peut-être ? Ou..."
L'homme ne lui permit pas de
finir sa phrase, et commença à s'expliquer :
"Détrompez-vous, doc. Je ne
suis pas un criminel, et encore moins un évadé en fuite, comme vous avez dû
sûrement le penser en voyant mon état."
Se retournant vers Reinhardt,
l'homme continua :
"Ne faites pas cette tête,
doc. Moi aussi, il m'arrive d'écouter la radio. Du moins, quand leur
"voix" ne s'interpose pas dans les bulletins."
Voyant que le docteur voulait
s'interposer dans ses propos, l'homme fit un geste, comme pour signifier de ne
pas l'interrompre.
"Doc. Ecoutez-moi. Je vous
en conjure. Tel que vous me voyez, je suis bien un homme en fuite. Mais ce que
je fuis est bien plus terrifiant que tout ce que vous n'oseriez jamais
imaginer. Plus terrible que la Mort elle-même. Croyez-moi, doc. Je sais de quoi
je parle."
Reinhardt le regardait et
semblait ne pas comprendre. Les propos étalés par l'inconnu ne signifiait pas
grand-chose pour un homme de science comme lui.
Mais ce cas l'intéressait cependant
au plus haut point, même si la psychanalyse n'était pas sa tasse de thé. Il
voulait malgré tout en savoir plus, et reprit :
"Que voulez-vous dire ? Je
ne comprends rien à vos élucubrations. Et puis, je ne sais même pas votre
nom"
L'homme le regarda, et un
sourire forcé se mit à se dessiner sur son visage. Un de ces sourires que font
les condamnés, quand on leur demande ce qui leur ferait plaisir, avant de
passer à l'échafaud. Il secoua la tête, en émettant un petit rire amusé, avant
de répliquer :
"Vous avez raison, doc. Je
suis un vrai sans-gêne. Mon nom est Riggs. Joss Riggs. Même si je suis pas sûr
que mon nom vous apportera plus d'éclaircissement sur mon histoire. Quand à mes
"élucubrations", comme vous dites, sachez que j'aimerais bien qu'il
en soit ainsi. Que tout ce cauchemar ne soit qu'un mauvais et stupide rêve.
Mais ce n'est pas le cas. Malheureusement. Et je vous prie de croire que je
suis bien le premier à le regretter, doc."
Reinhardt le regardait à
nouveau. Il lui semblait ne plus reconnaître la personne terrorisée qui était
entré en trombe dans son bureau, il y a seulement quelques instants. Etait-ce
sa présence ? Son simple statut rassurant de médecin ? Ou peut-être encore le
fait qu'il daigne l'écouter ? Il l'ignorait. Une chose était sûre : maintenant,
l'homme, qui répondait au nom de Riggs (mais était-ce là son vrai nom ?)
semblait plus à l'aise, plus détendu. Mais le mystère sur sa venue ici
résonnait toujours dans la tête du bon docteur.
"Ce n'est pas pour me
répéter, mais j'ignore toujours pourquoi vous êtes venu, Mr. Riggs. M'avez-vous
choisi, ou dois-je cette agréable visite au plus pur fruit du hasard ? De plus,
si vous voulez une quelconque aide, je ne vois pas comment je pourrais vous
l'apporter, si vous ne me dites rien à votre sujet, et sur votre histoire de
martiens qui vous poursuivent afin de vous dévorer"
Riggs éclata de rire. Ce qui fit
beaucoup plaisir à Reinhardt, car c'était le but recherché dans son esprit :
détendre l'atmosphère. Et peut-être décider son mystérieux visiteur à dévoiler
l'énigme de sa visite. Alors que Riggs essuyait les larmes de rire qui coulait
sur ses joues, le docteur l'observait plus en détail.
C'est ainsi qu'il put apercevoir une sorte de
marque en forme de triangle sur le cou de Riggs. Mais ce n'était pas un
tatouage, encore moins un dessin tracé au stylo, mais plutôt une marque
profonde, rentrant dans la chair, comme marquée au fer rouge. Riggs le surprit
à l'observer, et son sourire disparut. Reinhardt tenta de porter son regard
ailleurs.
"Ne vous détournez pas, doc. Vous vous
demandez ce qu'est cette marque, n'est-ce-pas ?"
Reinhardt ne savait comment s'excuser de l'avoir
dévisagé, et cherchait une parade.
"N...Non. Pas du tout. Je me demandais
seulement..."
"Si je pouvais appartenir à une des sectes qui
infestent la région, pas vrai ?"
Le docteur voulait éclipser la question, conscient
d'avoir vexé son visiteur, mais en vain. Celui-ci reprenait :
"Vous avez raison. Et vous avez tort. J'appartiens
bien, d'une certaine manière à une secte. Mais pas au sens où vous l'entendez.
Je crois que vos collègues du parapsychique appellerait plutôt ça un
"culte" ".
Offensé, Reinhardt rétorqua :
"Ces soi-disant "scientifiques" ne
sont pas mes collègues. Je vous interdis de m'associer à ces diseurs de bonne
aventure, qui n'ont jamais pu, depuis les siècles qu'ils officient, prouver la
moindre parcelle de ce qu'ils avançaient, si ce n'est en trafiquant des
témoignages plus que suspects."
Riggs le regardait, amusé, mais gêné également
d'avoir fait du tort à son confident.
"Ne vous énervez pas, doc. Je voulais pas vous
chahuter. C'était une remarque idiote. Excusez-moi."
Reinhardt le regardait et sentait que ses propos
étaient sincères. Ce qui rendait l'homme encore plus troublant.
"Quoi qu'il en soit, et malgré vos
convictions, que je respecte, sachez-le doc, il est parfois utile d'écouter ces
"cartomanciens". Mais je vois que je vous mets dans le doute. Vous
devez vous dire : "mais qu'est-ce qu'il raconte, cet énergumène ?",
et je ne vous donne pas tort. Je penserais la même chose, si j'avais été à
votre place, et s'il ne m'était pas arrivé tous ces évènements. "
"Mais vous ne l'êtes pas !"
"A quoi ?"
"A ma place. Puisque c'est moi qui porte la
blouse de docteur, et pas le contraire" dit le docteur, en ne pouvant
cacher un petit sourire, ce dont s'aperçut Riggs
"C'est vrai, doc" répondit-il en
souriant.
Après un léger "silence" de quelques
secondes, il reprit :
"Vous savez, doc, je vous aime bien. Vous êtes
un marrant. Et ce n'est pas un compliment que je vous fais. Plus je vous parle,
plus je me dis que j'ai drôlement bien fait de vous choisir pour raconter mon
histoire."
"Votre histoire ?" semblait s'interroger
le docteur.
"Oui. Je crois que nous avons suffisamment
pavassé, doc. Maintenant, je crois qu'il est grand temps que je vous explique
ma venue. Je sais que vous en crevez d'envie, comme tout médecin qui se
respecte".
Reinhardt voulut intervenir, mais Riggs l'en
empêcha.
"Non, doc. Ne dites pas le contraire. Vous
changeriez mes opinions sur votre franchise. Je ne vous connais pas depuis très
longtemps, mais ce temps m'a suffi à connaître votre personnalité. Et moi
aussi, je veux être franc avec vous, doc. Alors, maintenant, je vais vous
raconter toute l'"affaire". Comme ça, au moins, on sera deux à la
connaître, et je crois que ça sera pas de trop pour affronter la horde qui veut
ma peau."
Reinhardt voulut intervenir à nouveau, mais un
geste de la main de Riggs l'en dissuada.
"Tout a commencé il y a de ça 2 mois. Je
travaillais dans une société de courtage. Une petite, discrète. Du genre qui se
fond tellement dans la masse, qu'elle en devient inaperçue. Le salaire était
bon, les collègues sympas. Même le boss sortait complètement de l'archétype du
patron tyrannique qui vous harcèle continuellement pour que vous fassiez le
rendement du jour. Non, lui, il était plutôt du genre : "Faites comme vous
voulez, du moment que le boulot soit fait". Ça lui donnait plus de temps
avec sa secrétaire, si vous voyez ce que je veux dire.
Enfin, bref. J'avais un collègue qui était un peu
plus que ça. Comme un frère d'adoption. Vous imaginez pas toutes les conneries
et les beuveries qu'on a fait ensemble. Pour les filles, c'était toujours des
plans à 3. On avait une technique bien rôdée. Lui jouait le rôle du rabatteur,
de l'appât. Il "accrochait" la fille, lui faisait croire qu'il avait
une baraque de dingue (en fait, on la louait, ou c'était un autre pote qui
nous la prêtait), et, une fois sur place, il me présentait comme l'hôte de
maison. Je vous passe les détails sur ce qui se passait ensuite. Ça vous
intéresse pas, et c'est hors sujet.
Comme vous voyez, on était comme les deux doigts
d'une main. Des inséparables. Mais, au bout de quelques semaines, je l'ai senti
plus distant. On faisait moins la gringue, et quand on prévoyait une
"opération séduction", il décommandait de plus en plus souvent.
C'était bizarre. Mais je voulais pas m'immiscer dans sa vie. Peut-être qu'il
avait des problèmes, et qu'il voulait les régler seul.
Un jour, il me prend à part au boulot, et il me dit
:
"Rendez-vous ce soir au "Trickster".
Je t'expliquerais tout. Tu as besoin de savoir. Je peux plus cacher ça à mon
frère."
Alors, j'ai fait comme il a dit. J'ai fermé ma
gueule pour la journée, et je suis allé au "Trickster" à l'heure
dite. A peine entré, il m'a appelé d'une table où il s'était installé.
"Viens. J'ai déjà commandé"
Je me suis assis. La table qu'il avait choisie se
trouvait au fond du tripot. Un endroit où pratiquement personne ne va, sauf si
tu veux à tout prix éviter l'ambiance de l'endroit. La place typique que tu
choisis pour parler sans être entendu, pour parler "affaires", comme
on dit. Vraiment pas le style de Josh.
C'était vraiment curieux de sa part. Après que la
serveuse nous ait amené la commande, il s'est mis à parler à voix basse.
"Bon. Je vais pas tourner autour du pot. Je
suis certain que tu as remarqué mon comportement "bizarre" de ces
derniers temps. Ne mens pas. Je sais bien que ça se voyait. Je te dois une
explication, car je ne peux pas te tenir au secret plus longtemps, même si ça
va à l'encontre de "leur" loi."
"Leur loi ? Quelle loi ? De quoi tu..."
Josh m'interrompit d'un geste de la main.
"Parles plus bas. S'il te plait. C'est
important. Je prends des risques en t'en parlant. Alors, sois discret."
J'acquiesçai de la tête.
"Bon. Tu te souviens de notre "opération
séduction" d'il y a 3 semaines ? Celle avec cette rousse trop canon
?"
Tu m'étonnes que je m'en souvenais. Josh m'avait
clairement fait comprendre qu'il voulait rester seul avec elle, pour changer.
Il m'avait donné l'impression d'être tombé raide dingue d'elle.
"Elle m'a avouée qu'elle faisait partie d'un
culte un peu particulier, qui permettait à ses membres d'amplifier le plaisir
par l'absorption de produits un peu "particuliers". Tu me connais :
j'ai jamais été trop attiré par les drogues et toutes ces conneries. Mais
j'étais trop dingue d'elle pour refuser un "essai". Et elle avait
raison. Après ça, notre partie de jambes en l'air a atteint des firmaments.
C'était incroyable. Puis, elle m'a dit que si je voulais regoûter plus
régulièrement à cette sensation unique, il fallait que je fasse partie du
culte. J'ai hésité, et finalement, j'ai accepté. Le lendemain soir, elle m'a
emmené en dehors de la ville, dans un ancien monastère, ou quelque chose comme
ça, totalement abandonné depuis des lustres. Là, elle m'a fait rencontrer le
chef du culte. On a un peu discuté, et j'ai accepté de pratiquer la cérémonie
d'introduction. Je suis devenu l'un d'eux. Je sais pas si c'est l'effet du
lieu, leur chef, ou quoi que ce soit d'autre qui m'a fait me décider, mais
j'avais vraiment l'impression que c'était ce que j'avais de mieux à faire."
"Alors, j'ai continué à venir aux séances, à
voir Josie (sans les pussycats). C'est pourquoi je te voyais moins souvent.
Mais, au fur et à mesure, ta présence me manquait. J'avais l'impression qu'il
manquait une partie de moi-même. J'ai bien réfléchi, et je me suis dit que le
meilleur moyen de retrouver ce "morceau manquant", c'était que tu
rejoignes le culte avec moi. Mais je veux pas te forcer. C'est pour ça que,
avant de te faire rencontrer le chef du culte, je te propose de venir
discrètement à une de nos séances, afin que tu puisses juger par toi-même. Je
t'indiquerais par où passer pour pas que tu te fasses remarquer. Alors, tu en penses quoi ?"
Je l'avais laissé parler sans dire un mot, parce
que je voulais savoir de quoi il retournait, mais j'étais loin de m'imaginer
qu'il me proposerait de faire partie d'une de ces foutues sectes dont on
parlait régulièrement à la télé. A dire vrai, c'était une vie complètement
opposé à la personnalité de Josh. Je sais pas ce que Josie et son chef avaient
fait pour lui triturer le cerveau de cette manière, mais le fait qu'il m'invite
à voir l'ensemble de leur communauté discrètement, afin de juger du bienfondé
de leur doctrine, et peut-être ensuite prouver à Josh de sortir de là-dedans,
c'était une occasion que je ne pouvais pas refuser. Alors, j'acceptais sa
proposition, persuadé de pouvoir le faire revenir dans la réalité.
"C'est super. Je reconnais bien là mon frère.
Je t'enverrais un texto pour te dire où se trouve le lieu du culte, à quelle
heure est la séance, et surtout, où passer pour y assister en toute discrétion.
Je compte sur toi."
Je lui promettais de ne pas faillir à sa demande.
On a fini nos bières, et chacun est parti de son côté. A ce moment-là, j'étais
persuadé de pouvoir contrôler la situation. J'étais naïf. J'étais loin de
savoir dans quel merdier je me fourrais.
Le lendemain soir, donc, en suivant les
instructions reçues par texto de Josh, je me rendais donc à ce fameux
lieu de culte. Une sorte de monastère, ou une ancienne ferme Amish, je sais pas
trop. Totalement isolé en pleine campagne, il donnait l'impression du lieu de
tournage d'un de ces films d'horreur à 2 balles qui parsemaient les sites de
téléchargement du web. Les murs donnaient l'impression qu'ils allaient
s'effondrer à chaque instant. Je me dirigeais vers le cellier, à l'arrière du
bâtiment, là où Josh m'avait indiqué qu'il existait une trappe dans le sol, qui
permettait de rejoindre un souterrain, menant directement à la salle des
cérémonies.
J'ouvrais la trappe, descendait l'escalier en
prenant soin de refermer derrière moi, et suivait le long couloir. Je me
retrouvais sur une corniche, qui surplombait une vaste salle, entourée de
bougies comme seul système d'éclairage. A mes pieds, se trouvait, une espèce de
robe de bure, ornée d'une tête de taureau (un auroch, m'avait dit Josh), ainsi
que des runes gravées tout autour. Je devais l'enfiler, descendre un escalier
situé à gauche de la corniche, et me "fondre" parmi les autres
disciples. Ce que je fis, trop désireux de savoir ce qui se tramait ici.
Loin devant, dans une infructuosité de la salle, se
tenait un autel en pierre, entouré de candélabres, monté sur des pieds en métal
noir. De cette distance, j'étais incapable de savoir de quelle matière exacte
il s'agissait, et, pour être franc, je m'en foutais. Au bout d'un instant, un
grand encapuchonné apparut. Il portait sur la tête une sorte de masque (du
moins, je le pensais à ce moment-là) fait en os, représentant ce fameux auroch
dont Josh m'avait déjà parlé. Puis, deux autres disciples vinrent près de
l'autel, accompagnés d'une jeune fille, qu'ils firent s'allonger, avant de lui
attacher pieds et mains. Aujourd'hui, je me demande encore pourquoi je ne suis
pas parti à ce moment-là, pour prévenir les flics. La curiosité, aussi malsaine
qu'elle soit, fait parfois faire les pires conneries.
Ensuite, le "Grand Auroch", tel que le
scandaient ses disciples dans la salle, comme pris dans une transe dont ils ne
contrôlaient manifestement pas la teneur, sortit une sorte de dague, tout droit
sortie du moyen-âge, des grandes manches de son costume de carnaval, avant de
la lever au-dessus de la jeune fille, allongée sur l'autel. Cette dernière ne
bougeait pas d'un poil. Sûrement droguée. Puis, le Grand Auroch proféra des
incantations incompréhensibles pour un "impur" tel que moi, comme il
m'appellera plus tard, avant de lever sa dague plus haut. Pour moi, ça ne
faisait plus aucun doute : j'étais en train d'assister à un sacrifice humain.
La raison aurait sans doute voulu que je me taise, mais mon instinct "scout"
prit le dessus à ce moment-là, et ma voix s'éleva à travers la salle.
"Arrêtez ! C'est un meurtre que vous allez
faire là ! Bande d'assassins"
A ces mots, le Grand Auroch, stoppa son geste, et
semblait diriger son regard vers moi, alors que j'étais placé au fond de la
salle, faisant place à un silence lugubre.
"Qui ose ? Tu n'es pas un disciple pour
interrompre ainsi la procession. Le sang de l'auroch te l'interdirait."
Le sang de l'auroch. Josh m'avait dit qu'avant
toute séance, chaque disciple devait boire un breuvage rougeâtre. Sans doute
une autre drogue, conçue pour annihiler la volonté, tel des poupées bien
dociles. Tous les disciples se tournaient vers moi, immobiles, comme s'ils
attendaient qu'on leur donne des instructions. Puis, une voix se fit entendre :
"Arrêtez, Grand Auroch ! Ne le punissez pas !
C'est ma faute. C'est moi qui l'ai fait venir ici, pour lui montrer la beauté
du culte, en espérant qu'il viendrait nous rejoindre."
Un instant impassible, le Grand Auroch descendit
les quelques marches de pierre qui le séparaient de ses disciples, s'avança
vers la voix qui s'était interposé, qui ne pouvait être que Josh, et s'adressa
à ce dernier :
"Toi ! Tu as violé notre loi. Aucun impur n'a
le droit de venir ici. Tu connais le châtiment pour ceux qui trahissent nos
dogmes sacrés."
Avant même que Josh put répondre, le Grand Auroch
abattit sa lame sur son cou, faisant surgir le sang de sa carotide tout autour
de lui, révulsant ses yeux, dont la vie s'éteignait petit à petit, avant que le
corps s'effondre au sol. Je ne sais pas si c'est la peur ou la colère qui
m'empêcha de réagir, ou tout simplement le Grand Auroch qui ne m'en
laissa pas le temps. Au moment même où le corps sans vie de Josh tomba, une
voix se fit entendre à travers l'écho de la grande salle :
"Saisissez-le ! Tuez l'impur ! Il ne doit pas
quitter ces lieux ! Ecoutez la voix de votre Grand Auroch, et exécutez ses
ordres !"
Immédiatement, mon instinct de survie m'ordonna de
me barrer, sans réfléchir, si je voulais pouvoir trouver quelqu'un à qui
raconter ça, ou tout simplement sauver ma peau. Mes jambes réagirent plus vite
que mon cerveau, et s'empressèrent de suivre le chemin inverse à celui qui
m'avait amené ici, afin de m'éloigner le plus vite possible de cette bande de
meurtriers. Une fois remonté les marches de pierre, et franchi la corniche, je
courrais comme jamais je ne l'avais fait auparavant le long du couloir, et, me
retrouvant dans le cellier, je refermais la trappe, et la bloquais avec un
tonneau de vin situé à côté, espérant que ça les ralentirait assez pour
m'enfuir.
Arrivé à ma voiture, je vérifiais que personne ne
me poursuivais derrière. Visiblement, mon "blocage" avait été
suffisant pour les retenir. Je tournais ma clé de contact, et démarrais en
trombe, en route vers la "civilisation". Je pensais qu'ils ne
pourraient jamais me retrouver, et que je n'aurais plus qu'à tenter d'oublier
ce cauchemar, mais je me trompais. Le cauchemar venait juste de commencer. Je
ne pouvais pas compter en parler à la police. Je n'avais aucune preuve, et tout
ce que je gagnerais, c'était d'être pris pour un fou, et de me retrouver à
l'asile. Je dus prendre sur moi, et faire comme si rien n'était arrivé.
Plusieurs semaines passèrent, et je n'entendis plus
parler des membres de la secte et de son Grand Auroch. Et puis, un jour, après
une nuit agité, je me rendais au boulot, comme d'habitude. A première vue, tout
semblait identique à une journée classique. En apparence. Au cours d'une
conversation avec un collègue, en évoquant le nom de Josh, ce dernier me
rétorqua qu'il n'avait jamais entendu parler de lui. Et ce n'était pas le seul
à me donner cette réponse. Etait-il possible que la secte ait suffisamment de
pouvoir pour avoir ses entrées ici, et influencer le boss, au point que celui-ci
ait donné comme consigne de ne plus évoquer le nom de Josh ? Cela semblait
tellement improbable. J'étais naïf, une fois de plus.
Voulant en savoir plus, je me rendis au bureau du
boss, afin d'avoir des réponses. Je cognais à la porte de son bureau. Une fois.
Deux fois. A la troisième tentative, je me décidais à entrer, en espérant que
je ne tomberais pas en pleine séance du "Docteur et de l'infirmière",
sans vouloir vous vexer, doc. Mais ce que je vis à ce moment-là, était bien
pire que tout ce que je pouvais imaginer. Allongée sur le bureau du boss, sa
secrétaire, les yeux fermés, et pour cause, était, littéralement parlant, en
train de se faire dévorer par une créature d'un rouge vermillon, avec un visage
qui tenait à la fois du taureau et d'un diable, tel qu'on les décrit dans les
récits fantastiques à bon marché. Ses cornes enroulées, semblables à celles
d'un bouquetin, étaient d'un noir tellement opaque qu'on les auraient dit
forgées par les Ténèbres elles-mêmes. Ses pieds tenaient plus d'un mélange de
sabot de cheval et des griffes d'un vélociraptor. Une vision de cauchemar, et
pourtant bien réelle. M'ayant entendu entrer, la créature s'adressa à moi :
"Bonjour, Joss. Pourquoi t'être enfui ? Tu
n'as nulle part où nous échapper. Tu n'as désormais que 2 alternatives : te
laisser tuer docilement, ou te tuer toi-même. Dis-toi bien que les témoins
comme toi n'ont plus le droit à la moindre existence. Alors, quel est ton choix
?"
Mes jambes ne m'obéissaient plus, tellement elles
tremblaient. J'ai déjà vu des dizaines de films d'horreurs où interviennent des
créatures toutes plus ridicules les unes que les autres, mais je vous assure,
doc, que quand vous en voyez une, bien réelle celle-là, devant vous, lesdits
films ressemblent à des documentaires très "soft". Finalement, ma
volonté a pris le dessus, et je me suis enfui. Dévalant les escaliers menant au
bas de la tour, où se trouve mon lieu de travail, à une vitesse que je ne
m'aurais jamais cru capable de faire, je partis à pied vers mon apart, de
crainte que les taxis ou tout autre conducteur de véhicules ne soient, eux
aussi, sous leur emprise.
Arrivé à destination, ma terreur avait pris une
telle ampleur, que j'en arrivais à entendre les battements de mon propre cœur.
Il me fallut plusieurs minutes pour revenir à un niveau de calme acceptable. Je
n'arrivais même plus à réfléchir. Instinctivement, j'allumais la radio,
histoire de me détendre. Je me disais que même un jeu radio idiot suffirait à
faire baisser mon adrénaline. Et puis, ce message s'est fait entendre :
"Une information de dernière minute : Joss
Riggs doit arrêter de fuir. C'est totalement inutile. Nous sommes partout. Nous
voyons tout. Toute tentative ne fait que retarder l'inéluctable."
J'aurais pu me contenter d'éteindre le poste, mais
la peur me dit que l'éclater au sol était la meilleure solution. A peine remis
de mes émotions, je me versais un verre de bourbon, quand, soudain, c'est la
télévision qui se mit à s'allumer toute seule.
"Pourquoi avoir détruit la radio, Joss ?
Tu n'as toujours pas compris ? Nous contrôlons tout. Ce n'est qu'une
question de temps avant que l'humanité, telle que tu la connais, disparaisse à
notre profit. Nous pouvons être ton voisin, tes parents. Bientôt, l'un
des nôtres sera toi. Nous n'avons qu'à détruire ton corps, et le copier. A
moins que tu ne le fasses à notre place. Ce serait tellement plus simp..."
Je fracassais la télé avec la table basse. Je
ne savais plus quoi faire. Le phénomène était bien pire que ce que je pensais.
Combien de personnes étaient "infectées" ? Ils pouvaient prendre
l'apparence de n'importe qui. Peut-être que le président lui-même était l'un
d'eux. Dès lors, à qui me fier ?
J'ai erré pendant des jours, des semaines sans
doute, dans l'espoir de leur échapper. Mais, à chaque fois que je pensais avoir
un moment de répit, ils me retrouvaient, par le biais d'une petite fille, d'un
commerçant, un ordinateur portable ou même un message publicitaire sur l'écran
numérique d'une vitrine. J'ai subi des attaques dont j'ai survécu
miraculeusement. L'énergie du désespoir, sans doute. C'est lors d'une de ces
attaques que j'ai subi cette marque que vous avez remarqué sur mon cou. Je
devenais comme fou. Mes jours étaient comptés, je le savais. Mais il fallait au
moins que je puisse faire éclater la vérité, que je fasse savoir leur
existence. Pour ça, il fallait que je m'éloigne le plus possible de leur
"épicentre", trouver quelqu'un appartenant à une profession moins "visée"
par leurs aspirations de pouvoir et d'emprise. Un médecin. C'est là que vous
intervenez, doc."
Riggs se tut l'espace d'un instant, avant de
croiser le regarde de Reinhardt à nouveau.
"Incroyable. C'est tout bonnement incroyable,
cette histoire"
Riggs soupira, l'air dépité.
"J'Aurais dû le savoir. Vous ne me croyez pas,
pas vrai, doc ? Qui pourrait croire une histoire pareille ?"
Reinhardt restait au fond de la pièce, comme
songeur. Puis, il se retourna vers Riggs, et, soudain, sortant de la pénombre,
ses yeux tournèrent au rouge, avant de faire apparaître des dents proéminentes.
"Détrompez-vous, Riggs. Je vous crois. Nous
vous croyons tous. D'ailleurs, nous sommes les seuls à vous croire."
Du bas de la tour où se situait le cabinet de
Reinhardt, les quelques rares passants purent soudain entendre un cri déchirant
percer le silence du soir, avant de sourire à leur tour. Ils savaient désormais
qu'un nouveau membre venait de voir le jour.
Publié par Fabs