1 janv. 2026

LES AMES LIBEREES : ANITA

 

 

Ma famille a toujours eu un rapport particulier avec la mort. Je pense que c’est dû aux origines Hopi de ma mère. Une nation indienne vivant traditionnellement dans la région dite des “Four Corners”, dans le Nord-Est de l’Arizona, en plein cœur de la réserve Navajo. Je n’ai jamais véritablement connu le mode de vie de nos terres ancestrales, car n’ayant pas eu la chance de m’y rendre. Ma mère conserve des souvenirs douloureux de là-bas et s’est toujours refusé d’y revenir. Sans que je sache la nature exacte de la souffrance qu’elle y a subi, la faisant se fermer sur elle-même à chaque évocation de son passé en tant qu’Hopi. Tant que je serais à sa charge — jusqu’à ce que je vole de mes propres ailes, en acquérant mon propre foyer —, elle m’a imposé de ne pas chercher à en savoir plus. Et surtout de ne pas effectuer le moindre voyage sur les terres de mes racines, tant qu’elle serait encore en vie. 

 

Il n’y a pas que ses propres ressentiments inhérents à son passé qui sont en cause dans cette décision. Il y a aussi le fait de mes facultés. Celles qui se sont réveillés au matin de mes 7 ans, alors que j’avais enfreint les règles de ne pas me rendre dans les sous-sols de la maison familiale. Une demeure située dans l’Arkansas, à Red Forest — tout près de Little Rock, la capitale de l’état. Pour que vous compreniez mieux, mes parents étaient thanatopracteurs. Leur commerce — si tant est que l’on puisse le désigner ainsi —, se trouvait au sein même du cimetière de la ville. Mon père — décédé il y a 2 ans de cela, mais je reviendrais ultérieurement sur cette période de mon passée —, y occupait également le poste de fossoyeur. Tout comme mon grand-frère qui lui a succédé. 

 

Pour revenir à mon don — celui qui a renforcé le désir de ma mère de ne pas me faire connaître à mes grands-parents — restés à Waalpi, un village du Clan du feu dont fait partie ma mère —, il est assez singulier. Ma chère maman m’a recommandé de ne pas en faire usage ailleurs qu’au sein de notre petit territoire personnel. Celui incluant le cimetière et la morgue situé sous la demeure familiale. Bien que mon frère soit du même sang que moi, il n’a jamais montré les mêmes dispositions qui me caractérisait. Pour autant, il n’est pas complètement dénué de particularités. Simplement, ses facultés sont moindres par rapport aux miennes. Mon frère peut voir les morts. Enfin, ceux dont l’âme n’est pas parvenue à se reposer ici-bas, et ne pouvant rejoindre les Grands Territoires. Pas uniquement les esprits de la surface — tout ceux habitant le cimetière dont ma famille a la charge. Mais également ceux issus des 3 autres mondes de la culture Hopi : Tokpela ; Tokpa ; et Kuzkurza.

 

Sans rentrer dans les détails, ce sont les 3 mondes qui ont précédés celui où tout peuple de la Terre vit actuellement. Les 3 mondes ayant subi les sanctions du Dieu Créateur Taoiwa pour punir les actions des hommes. Le 1er monde — celui de toute origine —, a été purifié par le feu ; Le 2ème a été enseveli sous la glace ; et le 3ème submergé par les eaux. Les prophéties du peuple Hopi prédisent également qu’il y aura un 5ème monde vers lequel les êtres humains seront envoyés, après que les représentants de notre espèce auront fini par dépasser les limites de la patience de Taoiwa. Les esprits piégés dans les profondeurs de la Terre sont donc très anciens : ce sont ceux qui n’ont pas eu la chance de trouver la paix, car surpris par la fin de leur monde. Ils traversent parfois les strates des 3 mondes jusqu’à parvenir au nôtre, afin de trouver quelqu’un capable de leur offrir ce qu’ils cherchent : la sérénité. Pour ce faire, il leur arrive d’investir un cadavre pas trop défraichi, leur servant de “salle d’attente” — pour vous donner une image —, et espèrent que leurs complaintes seront entendues.

 

Cependant, mon frère — même s’il est capable de les voir —, n’a pas les dispositions nécessaires pour leur donner ce qu’ils sont venus chercher dans ce cimetière. Je suis la seule capable de leur donner ce présent attendu. Disons que mon frère et moi sommes complémentaires. Je ne vois pas les esprits, mais je peux les ressentir. Quel que soit l’endroit dans lequel ils reposent ou sont enfermés. Ne pouvant sortir de leurs prisons que si certaines conditions sont remplies. Ce qui fait que certains esprits ne peuvent se faire connaître de mon frère que par étapes, parfois des siècles après leur mort physique. Auquel cas, il me fait part de la présence d’une âme à qui donner le repos auquel elle aspire. Car oui, c’est le don qui m’est propre. Je peux — rien qu’en “fusionnant" avec l’esprit — permettre à l’âme perdue de rejoindre Taoiwa. Je fais office de purificatrice des pêchés ayant parsemé la vie des esprits méritant de s’envoler vers les territoires du créateur. 

 

Je dirais qu’il y a différents modes de perception. Parfois, ce sont les âmes qui m’appellent — que ce soit dans mon sommeil ou en plein jour. D’autre fois, je viens à elles. Ceci après que mon frère m’a fait part de la découverte d’une de ces âmes torturées dans le cimetière, lors d’une de ses rondes habituelles en tant que fossoyeur et gardien des lieux. Une tâche destinée à éviter des vols dans les sépultures, comme il en arrive parfois. Des intrusions de la part de gens ne faisant que peu de cas du repos éternel des défunts. Particulièrement quand ceux-ci appartenaient à de riches familles de leur vivant. Des intrus — aussi bien des hommes que des femmes, pouvant s’avérer violents —, contre qui mon frère ne peut pas toujours s’opposer, se voyant obligé de les laisser faire. Non sans avoir tout de même préalablement averti les forces de police de ce dont il a été témoin. Il n’est qu’un simple gardien :  pas un justicier. Il ne fait qu’assister ma mère quand le besoin s’en ressent. Tout comme moi-même je lui prête mes mains pour de menus tâches, durant le processus d’embaumement des cadavres nous étant confiés. Cela avant qu’ils soient mis en terre. 

 

Il n’a pas le droit de porter une arme. Ce qui fait qu’il est démuni face à des individus porteurs de couteaux ou de pistolets. Son rôle n’est pas de jouer les héros devant empêcher des êtres sans foi ni loi de s’emparer de richesses. Souvent dérisoires qui plus est. Des colliers ou des bracelets, à la valeur nettement moindre que ne le pensent leurs nouveaux “acquéreurs” ; des dents en or difficilement revendables, même auprès d’usuriers peu regardants sur la provenance de ce qu’on leur apporte ; ou encore — plus rarement —, des documents précieux, des vêtements ou des éléments figurant dans le corps même des défunts. Ça peut paraître incroyable, mais vous n’imaginez pas le nombre d’excentriques qui se font implanter des scarifications ou des piercings placés en des endroits saugrenus, et constitués de métaux rares et précieux. 

 

Alors, quand ce genre d’intrusion survient, mon frère se contente de faire part de la profanation par téléphone à la police — en prenant garde de ne pas être vu par les voleurs —, et attend patiemment la venue des forces de l’ordre. Généralement, elles interviennent trop tard et ne peuvent que constater l’étendue des dégâts. Les auteurs des dégradations étant partis depuis longtemps. Tout ce que l’on peut faire est d’avertir les familles de ce qui s’est passé. À charge pour elles de déposer plainte. Comme vous voyez, il arrive que les nuits puissent se révéler agitées. En dehors de ça, mon frère converse avec les morts se révélant à lui. Quand l’un d’eux exprime le désir d’être “libéré”, c’est là que j’interviens. Nowa — mon frère —, m’en parle le lendemain matin. Le soir-même il m’emmène vers le lieu où réside l’esprit tourmenté.  La plupart du temps— pour que la libération soit plus efficace et rapide —, je dois être en contact avec le corps inanimé du défunt. C’est ce que je fais fréquemment au sein de la morgue, à la demande de ma mère.

 

Mais cette opération me demande de grosses ressources d’énergie : je ne peux donc pas le faire tous les jours, pour tous les cadavres arrivant chez nous pour y être préparés avant leurs funérailles. En comparaison, user de mon pouvoir de manière plus distancée — à travers les pierres tombales ou au sein des mausolées du cimetière —, m’est moins pénible. Mais cela demande aussi un peu plus de temps et de préparation mentale. J’en ressors fatiguée, mais tout de même moins qu’avec un contact direct avec le corps. Je ressens de la satisfaction à chacun de ces corps débarrassés de leurs entraves invisibles. Celles les obligeant à rester sur le territoire terrestre, dans notre plan dimensionnel.

 

Attention, cependant : que ce soit moi ou mon frère, nous n’acceptons pas de libérer n’importe qui. Quand la situation le permet — aussi bien lui ou moi —, nous procédons au préalable à une approche de départ. Cela permet de déterminer si l’âme mérite de rejoindre Taoiwa. Si ce n’était pas le cas, nous pourrions subir des désagréments importants de la part du Grand Créateur, pour lui avoir envoyé des âmes impures vers son royaume. Nous devons être vigilants en ce sens. C’est pourquoi mon frère ne me fait part d’une nouvelle libération à effectuer par mes soins, uniquement après avoir inspecté en profondeur le passé de l’âme demandeuse.

 

Il me décrit en détail ce qu’il a récolté comme informations — par le biais de membre de la famille du disparu, ou bien en fouinant sur internet et divers médias, voire à la bibliothèque, lorsqu’il s’agit d’âmes anciennes —, et nous décidons toujours ensemble si l’esprit mérite notre aide. Cela nécessite de temps en temps une conversation avec ces âmes, avec la présence de mon frère qui me dirige sur l ‘endroit où porter mon regard. Je rappelle que je ne distingue pas les âmes : je ne peux qu’entendre leurs voix. Concernant les appels venant des défunts présent à la morgue, j’agis de même. J’en discute d’abord avec mon frère ou lors d’une réunion familiale, avec la présence de ma mère. Celle-ci ne manquant jamais de nous répéter — lors de ces occasions —, à quel point elle se montre fière de nos dons et de ce que nous apportons aux défunts après leur mort physique. 

 

La seule exception fut pour mon père. Bien évidemment, nous connaissions déjà tout de lui : nul besoin d’une enquête approfondie pour décider si son âme méritait de partir rejoindre Taoiwa. Ce fut la plus dure des libérations, pour des raisons qu’il vous sera aisé de comprendre. Sa mort fut déjà un déchirement. Alors, converser avec lui par la pensée — tel que je le fais pour chaque libération —, fut quasiment une double peine pour moi. J’en suis ressortie plus bouleversée que d’habitude, et je ne suis pas sûr d’avoir les épaules suffisamment solide si je devais renouveler une telle situation. Que ce soit ma mère ou mon frère, dans un avenir plus ou moins proche.

 

Il y a parfois des contacts plus valorisants que d’autres parmi les libérations que j’effectue. Parmi ceux-ci, je pense en premier lieu au cas d’Anita Vesperez. Sans doute celle dont la vie m’a le plus émue, tout en m’apportant tellement de richesse spirituelle. Elle reste celle dont je garde le meilleur souvenir parmi toutes les âmes à qui j’ai offert un départ définitif. Sa tombe est restée une sorte de pèlerinage auquel je m’emploie de me rendre chaque soir, depuis ma rencontre avec son âme. Elle fut aussi la seule dont j’ai pu voir les contours. Alors que normalement seul mon frère y parvient. Je ne m’explique toujours pas pourquoi Anita m’est apparue. La pureté de son âme devait être telle qu’elle a permis ce petit miracle. C’est pourquoi j’ai choisi de commencer par elle pour vous donner les détails des vies les plus emblématiques que j’ai été amenée à découvrir, avant de libérer leurs âmes. Voici l’histoire de celle que je regrette presque d’avoir fait partir, car ne pouvant plus discuter avec elle. Celle qui m’a fait comprendre à quel point mon don était important pour offrir la paix aux âmes du cimetière dont ma famille a la charge. Voici l’histoire d’Anita et ce qu’elle m’a apporté pour tout le reste de mon existence…

 

Anita Vesperez était une jeune fille mexicaine, dont la famille pratiquait des exorcismes, et se montrait familière de la Brujeria de Rancho. Le terme pour désigner la sorcellerie rurale du Mexique. Tous adeptes du culte de Santa Muerte. Une figure sacrée, notamment chez les narco-trafiquants, personnification de la mort mais également associé au don de guérison, à la protection et à l’assurance du passage vers l’au-delà. Faire appel à Santa Muerte pour libérer une personne de l’emprise d’un démon était une opération demandant délicatesse, patience et sacrifices. Les Vesperez n’acceptaient pas systématiquement toutes les demandes : il fallait que le ou la possédée mérite d’obtenir leurs services. Soit parce qu’elle avait œuvré pour le bien de la communauté ; soit parce qu’elle faisait partie des connaissances directes de la famille. La demande s’accompagnait donc toujours d’un entretien préalable entre le “client" et la matriarche des Vesperez. À savoir la grand-mère d’Anita. 

 

Cette dernière était celle qu’il fallait absolument convaincre pour l’exorcisme, ou l’obtention de produits spéciaux destinés à divers usages. Que ce soit pour punir un mari volage, un voisin indélicat ou bien un concurrent commercial usant de méthodes malhonnêtes pour voler la clientèle du demandeur. Bien que la Santa Muerte soit le plus clair du temps associé aux malfrats mexicain, les Vesperez se refusaient d’aider la pègre vivant en ville. Seuls les bons citoyens trouvaient grâce à leurs yeux, et pouvaient bénéficier des miracles d’Anita. Disons que la jeune fille était un peu la star de la famille. Elle a développé très tôt des dispositions aux rites propres à la Brujera, ainsi qu’une faculté hors normes pour libérer des corps possédés. Son 1er exorcisme, sous la supervision de sa grand-mère, elle l’a effectuée alors qu’elle n’avait que 10 ans. Anita est très vite devenue une sorte de “sainte” aux yeux de la population mexicaine de la ville. Celle capable de transgresser toutes les lois physiques de la vie et de la mort. 

 

On disait d’elle qu’elle recevait ses dons de Santa Muerte elle-même, l’ayant choisie comme son émissaire, son incarnation physique dans notre monde. Pour appuyer l’intensité de son pouvoir, je ne peux pas manquer de citer le jour du 2 novembre 2018. Le jour où elle a “ressuscité” le fils de la maire actuelle de notre petite ville. Le garçon était connu pour fréquenter le milieu de la pègre, pour se procurer la drogue dont il était dépendant, au grand dam de sa mère. Même si cette dernière entretenait des rapports conflictuels avec son fils, il restait son fils. À ce titre, elle avait tendance à lui pardonner un peu tout et n’importe quoi pour lui éviter des séjours prolongés en prison ou au sein de centres de désintoxication. Des faits qui lui étaient souvent reprochés, et avaient bien faillis lui coûter son mandat, lors des élections municipales. Maria Toledo, la maire, avait des origines hispaniques, et elle n’ignorait rien de la réputation d’Anita.

 

Aussi, quand son fils fut retrouvé agonisant d’une overdose dans un quartier mal famé de la cité, et bien qu’immédiatement pris en charge par les services de santé qui l’ont transporté à l’hôpital local, elle a ravalé sa fierté et est allé voir les Vesperez. Son fils était entre la vie et la mort, et les médecins étaient plus que pessimistes sur l’issue des prochaines heures du fiston à sortir indemne de son état. Maria n’était pas vraiment convaincue par les rumeurs faisant d’Anita une “sainte”, mais au vu de la situation, elle était prête à tout pour sauver son fils. Même si pour cela elle devait recourir à affronter la colère des médecins en faisant venir Anita au chevet de son enfant pour le sauver. Bien entendu, au préalable, Maria avait rencontré Beatriz, la matriarche des Vesperez. Les deux femmes se connaissaient bien, puisque Beatriz avait été la nounou de Maria lorsqu’elle était enfant. Un lien de confiance les rapprochait, même si la vie les avait quelque peu éloignés par la suite. Surtout dû aux conseillers de Maria qui lui avaient plus ou moins indiqué qu’il serait de mauvais ton — à l’aube des premières élections du mandat de maire qu’elle visait, il y avait plusieurs années de cela —, de continuer à fréquenter une femme associée à la Brujera. 

 

Un choix qu’elle a fortement regretté craignant que cet éloignement forcé ne provoque une brisure dans leur relation. Malgré ses appréhensions, elle s’est tenue aux conseils de son entourage politique, et a remporté les élections. Cependant, au vu de l’urgence de la situation, Maria a décidé de faire fi des ragots et de ses conseillers et s’est empressée de demander une entrevue d’urgence avec Beatriz. Cette dernière a immédiatement accepté de la recevoir. À aucun moment, elle n’a indiqué en vouloir à Maria de la distance mis en place par celle dont elle avait été la nounou. Elle comprenait parfaitement le pourquoi de sa décision en ce sens, et s’est fait un devoir d’agir vite pour sauver Benito. Le fils de Maria. Bien évidemment l’arrivée de Beatriz et Anita à l’hôpital — adoubées par Maria —, a fait grand bruit. Ce qui a provoqué le tollé de l’équipe médicale sur place, celle-ci refusant de voir intervenir des figures de la Brujera au sein de leur établissement. Cependant, les médecins durent faire profil bas. Le directeur était conscient que Maria pouvait couper les crédits de son hôpital d’un simple appel si on se refusait à accepter ce caprice de sa part.

 

Ainsi, le 2 novembre 2018, jour de la fête des Morts au Mexique qui plus est — ce qui a renforcé l’aura d’Anita par la suite —, alors que les électrocardiogrammes venaient de signifier un arrêt des fonctions vitales de Benito, Anita a ramené à la vie son patient au fil d’un exorcisme qui a alimenté avec force les médias dès le lendemain. L’un des médecins, moins sceptique que ses collègues, avait assisté Beatriz et Anita lors de l’intervention, filmant tout le processus au passage. C’est lui qui diffuserait la vidéo faisant d’Anita une célébrité dépassant les frontières de la ville. Toutefois, cet acte miraculeux opéré par Anita allait entraîner sa fin, dans les mois qui suivraient. Suite à la résurrection ultra-médiatisée de Benito — qui ferait de lui un phénomène et permettrait de conforter la popularité de sa mère à la mairie —, Maria s’est employée à une véritable chasse aux narco-trafiquants au sein de la ville, qu’elle jugeait responsable de ce qui était arrivé à son fils. 

 

Une véritable traque anti-drogue d’une ampleur encore jamais vu dans notre ville s’est déployée dans les quartiers les plus chauds de la cité. Maria ayant pu obtenir l’aval du gouvernement pour qu’on lui envoie des forces supplémentaires, afin de mettre en place une véritable “épuration". En conséquence, il y eut des arrestations par centaines. Aussi bien de simples vendeurs que les dirigeants et même les acheteurs furent ciblés, remplissant les salles d’audience du tribunal pour autant de procès. Sans compter le pénitencier proche qui a vu le nombre de ses locataires exploser en nombre. Notre ville devint un symbole de la lutte anti-stupéfiant de toutes sortes, obligeant les cartels en place à déplacer leurs quartiers généraux vers d'autres horizons, pour ne pas subir de lourdes pertes financières. Pour autant, le futur d’Anita — que les trafiquants considéraient avoir joué un rôle majeur dans la chute de leur commerce hautement lucratif —, fut tracé. Elle devint une cible à éliminer. Comme — en plus de ça — Beatriz s’était toujours refusé à aider le milieu du grand banditisme en place dans la ville, pourtant adepte également du culte de Santa Muerte, cette dernière fut également visée par la vengeance des trafiquants. 

 

Les deux furent retrouvées pendues au sein du salon de la demeure que les deux femmes partageaient. Sur leur corps on trouva une image de Santa Muerte et quelques mots griffonnés : “Solo la Santa Muerte tiene el derecho de decidir desalojarnos...” Traduction : “Seule Santa Muerte a le droit de décider de nous évincer...”. Le même mot fut envoyé par courrier à Maria, accompagné d'une lettre d’un des dirigeants du cartel ayant du déplacer ses activités dans une autre ville. Une lettre indiquant qu’ils ne se vengeraient pas sur elle et son fils. Ils reconnaissaient leur défaite provisoire, tout en précisant que la source du problème avait déjà été solutionné... Quand Maria a appris la mort de Beatriz et Anita, elle s’est effondrée de chagrin. Son fils ayant été sauvé, elle avait cru normal de remercier son ancienne nounou et son “miracle” qu’était Anita en nettoyant la ville de ses malfrats. Ceux que Beatriz avait toujours refusé d’aider. Elle se considéra longtemps responsable de ce double meurtre, avant que l’actualité politique ne l’oblige à relativiser son rôle dans la décision des narco-trafiquants. Elle n’a pas oublié, mais elle a dû se revêtir d’un masque pour reléguer sa peine.

 

Par la suite, elle s’est montrée moins rigoureuse dans les attaques anti-drogue. Année après année, les cartels ont repris la place qu’on leur avait volé au sein de la ville. Benito, de son côté, a finalement accepté de suivre un programme de désintoxication. Il a dit que c’était la moindre des choses pour la mémoire de celle qui l’avait fait revenir d’entre les morts. Ses relations avec sa mère se sont également améliorées. Il lui était permis de contacter Maria régulièrement par téléphone, pendant qu’il était au centre. Le drame a aussi permis le pardon de la population à la maire, concernant sa rétractation progressive envers les trafiquants. Les cartels avaient été magnanimes une fois envers elle, en choisissant de punir Beatriz et Anita à sa place et celle de son fils. Il n’était pas dit que la menace ne ressurgisse pas un jour. Et ce, malgré la promesse du dirigeant du trafic dans sa lettre adressée à Maria. 

 

J’ai appris toute l’histoire par la presse, comme tout le monde. Je ne séjournais pas en ville à ce moment-là. J’étais en vacances chez un de mes cousins, à plusieurs centaines de kilomètres de là. Ce qui fait que quand Anita et Beatriz sont arrivées à la morgue, leurs âmes n’ont pas pu être libérées le jour-même. Je n’ai pu effectuer cet acte qu’à mon retour, 6 jours plus tard. Ce fut mon premier contact avec l’âme d’Anita. On était le soir. J’avais loupé mon premier train, et ne suis revenue au sein du cimetière que vers les 22 heures. Au début, j’ai d’ailleurs pensé à une sorte d’hallucination causée par ma fatigue. Je savais que je ne pouvais pas voir les âmes : il était donc impensable que l’une d’entre elles vienne ainsi à moi.  D’ailleurs, je n’ai pas immédiatement rattaché ce phénomène au drame ayant secoué la ville quelques jours plus tôt. J’avais même partiellement oublié ce qui en était à vrai dire. Ce n’est qu’au fil de la discussion qui suivit l’apparition — et l’appel de l’âme de Beatriz dans le même temps —, que j’ai établi le lien. 

 

J’avais une vague idée de l’apparence des âmes, par les descriptions précises qu’en avait fait mon frère. Ceci lors de nos discussions pour déterminer si oui ou non l’une d’elles méritait d’être envoyé vers le royaume de Taoiwa. Je ne sais plus si je l’ai précisé avant dans mon récit, mais la libération ne concerne pas seulement les Hopi dans nos traditions. Enfin, disons, que ma mère s’est accordé le droit d’autoriser cette récompense à d’autres que les Hopis. Tant que leurs âmes méritent ce privilège. Comme déjà dit, ce n’est pas donné à toutes. Le fait que mon père n’était pas Hopi de naissance y a sûrement joué un rôle. Elle ne l’a rencontré qu’après avoir fui ses territoires natals, avant d’atterrir ici, au sein de Red Forest. Elle était jeune, sans travail et sans domicile. Mon père a été ému de sa détresse et l’a accueilli dans sa demeure. Elle n’a pas livré son histoire toute de suite, restant méfiante de cet excès de gentillesse auquel elle n’était pas habituée de la part des « hommes blancs ». En partie à cause de ses origines. 

 

Elle acceptait, malgré tout, ses attentions, l’aidant dans ses tâches. C’est de cette manière que la glace s’est vraiment rompue entre eux d’ailleurs. Ma mère s'est rendue compte de ses facultés lors de l’entretien des allées. Je me rends compte que je ne vous avais pas encore décrit en quoi consistait le don de ma mère : elle a des “visions” des âmes. Elle ne les voit pas en direct, comme mon frère. Elle ne les entend pas comme moi. Non, son pouvoir se limite à recevoir dans son esprit la présence d’une âme “prisonnière”, dès lors qu’elle passe à proximité et en aperçoit son aura dans la tête. Dans ces moments-là, elle subit une sorte de transe, s’immobilisant soudainement. Elle « voit » en illusion le contour de l’aura de l’âme. Ce qui lui permet de déterminer son degré de valeur en quelque sorte. C’est à dire s’il s’agit d’une âme récente ou plus ancienne, ayant « emprunté » un cadavre de la surface. Elle ne peut pas déterminer s’il s’agit d’une âme bienveillante ou non. Si cela avait été le cas, mon frère et moi n’aurions pas à jouer aux inspecteurs pour le savoir. 

 

En tout cas, il est certain que la relation de ma mère avec celui qui était destiné à devenir son futur époux a eu un effet important dans son choix de libérer les âmes, dès lors qu’elle comprit que mon frère, puis moi, avions des pouvoirs différents du sien. Héritage du clan du Feu dont je ne sais pas grand-chose. Pas de manière précise, du fait du silence de ma mère concernant son peuple d’origine et les terres qui l’ont vu naître. Comme je vous l’ai déjà indiqué, c’est à peine si j’ai pu savoir de sa bouche de quel clan elle a fait partie, et la région d’où elle est issue. Quoiqu’il en soit, sa décision de venir en aide à d’autres âmes que les Hopi est peut-être une volonté de sa part de défier les traditions qui l’ont marqué de manière néfaste, au point de ne pas désirer en parler en profondeur. Toujours est-il que, connaissant mes limites et celles émanant des dons de mon frère et ma mère, je ne m’attendais pas à être témoin d’une « évolution » de mes facultés. 

 

Anita fut la seule et unique âme à parvenir à se montrer à moi, en plus de sa voix. Je pense que c’était dû à ses propres pouvoirs, très particuliers eux aussi. Le fait d’avoir ce don de ramener les morts à la vie — ce qui a été démontré avec l’expérience qu’elle a eu avec Benito —, se rajoutant à toutes ses autres dispositions venant de la Brujera, c’est forcément ce qui lui a permis d’accomplir ce nouveau miracle. Un miracle post-mortem celui-là. Elle était tellement exceptionnelle de son vivant que, même décédée, elle continue de surprendre. Moi en premier. La première chose qu’elle m’a demandé fut de libérer Beatriz. Elle-même ne voulait pas partir tout de suite. Elle désirait apprendre à me connaitre avant de partir à son tour. Je ne comprenais pas bien sa démarche, mais j’ai accepté sa requête. J’ai libéré l’âme de Beatriz le soir-même. Pour Anita, je lui ai promis de parler avec elle plus longuement les soirs suivants. À sa demande. 

 

Plus tard, quand je suis finalement rentré au sein de la maison familiale, je suis tombé sur mon frère et ma mère, qui m’ont assailli de questions. Pas sur mon séjour chez mes cousins. Cela, j’ai bien compris que ça ne les intéressait pas sur le moment. Pas encore en tout cas. Non, ils voulaient savoir comment j’avais pu voir une âme, alors que mon don ne le permettait pas... Nowa guettait ma venue, à cause de l’heure tardive. Comme mon portable était déchargé, il n’avait pu me joindre pour savoir ce qui en était et rassurer ma mère. Il a vu l’âme d’Anita, et a très vite compris que je la voyais également. Il a suivi de loin notre conversation, sans entendre les paroles qu’on s’échangeait évidemment, et l’a précisé à notre mère. Je crois qu’on n’a pratiquement pas dormi cette nuit-là, à cause des milliers de questions qui nous interrogeaient tous les trois. Les soirs suivants, Anita me fournissait mille et mille détails sur sa vie, sur sa grand-mère, sur la Brujera, sur les miracles qu’elle avait accomplis... Des discussions passionnantes en tout point.

 

J’en venais à craindre le moment où elle me demanderait de la libérer, car je ne voulais pas qu’elle parte. Cela peut sembler bizarre, en sachant ce qu’elle était, mais je la considérais comme une sorte de sœur. Bien plus qu’une amie. Il y a eu certaines fois où j’ai joué les “interprètes” en présence de ma mère et mon frère. Lui la voyait, et j’ai bien vu dans ses yeux que — malgré son aspect éthéré —, il n’était pas insensible au charme émanant de cette âme. Je précise que les âmes se présentent telles qu’était leur aspect au moment de leur mort. Y compris les tenues qu’elles portaient à ce moment précis. Un peu comme les fantômes. Même si le statut est un peu différent. En dehors de mon frère, le seul à les voir distinctement, les âmes ne peuvent être vus. Les fantômes, eux, sont plus une sorte de conséquence psychique et chimique d’une frustration d’avoir été tué sans avoir accompli une œuvre qu’il se destinaient à accomplir. Et ceci en un lieu précis. Les fantômes, les spectres choisissent d’être vus. Ce n’est pas le cas des âmes. 

 

Pour faire simple, les fantômes représentent un sentiment unique, alors que les âmes sont des éléments complets de ce que leurs corps physiques ont été lors de leur vivant. Les fantômes sont limités au lieu de leur mort et n’ont que de vagues souvenirs de leur passé. Les âmes — tant que leurs corps physiques n’ont pas été placés dans un cercueil, au sein d’un lieu consacré —, peuvent se déplacer n’importe où. Elles n’ont pas d’attaches et se souviennent de l’entièreté de leur vie, du moindre détail. Même quand elles se limitaient à un simple embryon dans le ventre de leur mère. Anita a été un bonheur rare qui a égayé nombre de nos soirées. Elle a même participé — un temps —, à réduire les intrusions. Je ne sais pas par quel prodige, mais son âme avait conservé ses facultés à produire de la sorcellerie. Elle faisait voler des fleurs, du gravier ou d’autres éléments devant les yeux ébahis des visiteurs indésirables nocturnes. Sans que ceux-ci ne puissent la voir, les faisant fuir en hurlant de terreur, car pensant que le cimetière était hanté. Une réputation qui a permis de profiter d’une tranquillité appréciée durant de longues semaines.

 

Et puis, Anita a fini par exprimer le désir d’être libérée à son tour. J’aurais voulu la faire changer d’avis. J’ai même envisagé de trouver des arguments propres à la décider de rester. Mais ma mère m’a fait comprendre — fort justement —, qu’on ne peut pas décider à la place des autres. Encore plus pour une entité telle qu’Anita. La mort dans l’âme — et cette formule était on ne peut plus adaptée —, nous avons donc dû dire adieu à Anita. Définitivement. Mon frère a été affecté durablement après ça. Lui et Anita s’appréciaient mutuellement : c’était indéniable. Je transmettais chaque parole d’Anita, et je voyais les yeux de chacun briller. S’il l’avait connue de son vivant, nul doute qu’Anita aurait fini par rejoindre la famille. Dans le même temps, est-ce que cette relation aurait été possible, sachant le rôle qu’avait Anita au sein de sa famille ? Je ne saurais le dire, et on ne le saura jamais. 

 

Les adieux furent déchirants. Mon frère a préféré ne pas être présent lors de la libération. Il craignait de ne pas parvenir à s’empêcher de s’interposer pour éviter qu’Anita ne parte. Une décision qui le rendait encore plus admirable. Son égérie a compris le pourquoi de son absence, et n’a pas été peiné. Elle m’a juste demandé avant de partir de lui adresser un dernier message : « Je serais toujours là. Tu pourras te recueillir sur ma tombe. Je sais que là où j’irais, j’entendrais tes mots... ». Quand je lui ai transmis ces dernières paroles, il a fondu en larmes. Je n’avais jamais vu mon frère dans un tel état. Ça m’a fait bizarre de le voir aussi effondré. Moi-même, je n’ai pas pu retenir mes larmes une fois la libération effectuée. Je savais que je ne retrouverais jamais une âme capable de l’exploit de m’offrir sa vision en plus de sa voix. Elle reste la seule à m’avoir fait ressentir autant d’émotions, autant de bonheur. Il y a eu d’autres âmes qui m’ont marquée.  Mais pas autant qu’Anita Vesperez. 

 

Quelles sont ces autres qui sont parvenues à m’émouvoir ? Eh bien, je vous le dirais une autre fois. Je vais m’arrêter là pour ce soir. Le fait d’avoir parlé d’Anita m’a fait revenir en mémoire le souvenir douloureux de son départ. Il ne me reste d’elle que sa tombe et la photo déposée dessus par sa famille. Plusieurs fois j’ai surpris mon frère passer de longues minutes devant. Sa douleur s'est dissipée avec le temps, mais je sais que lui aussi il pense toujours à elle. L’âme qui a réussi à faire chavirer le cœur d’un vivant...


Publié par Fabs