11 janv. 2026

HOMBRECITOS-Partie 1 : Ceux Venus D'Ailleurs

 


Je garde un souvenir ému du parcours qui m’a amené à passionner pour l’ufologie. Qui aurait pu penser que je deviendrais une figure de cette étude ô combien controversée — mais néanmoins traitée très sérieusement par divers éminents scientifiques, bien plus qualifiés que moi dans le domaine ? Et ce, année après année, sans trop me rendre compte de l’aura que cela m’apportait.  Moi qui me destinais à une carrière à la RDF — l’acronyme pour désigner la RadioDiffusion Française —, en tant qu’ingénieur du son, autant dire que j’ai suivi un parcours bien différent que celui auquel je pensais. Il a suffi d’une simple rencontre avec Louis Pauwels — futur créateur de la revue Planète lançant le réalisme fantastique —, après la guerre, au sein du Service de la Recherche, pour que ma vie prenne un tournant radical, bouleversant mes convictions. À dire vrai, avant que Louis devienne un grand ami, je ne m’étais pas vraiment interrogé sur le phénomène OVNI et la possibilité que la Terre ne soit pas la seule planète abritant une forme de vie. C’est lui qui m’a — en quelque sorte —, initié. Cela en m’informant sur tout ce qui constituait les mystères insondables de l’espace. Lesquels trouveraient rapidement un écho de plus en plus important dans la presse. 

 

Bien sûr, la plus grande partie des journaux — se faisant les vecteurs de ce que beaucoup comparait à une forme d’hystérie collective se formant par vagues —, y voyaient surtout le moyen de vendre nombre d’exemplaires. Ce qui leur permettait de rebondir face à une actualité parfois morose, en offrant un peu de fantaisie à leurs lecteurs. Et, surtout, en surfant sur une mode loin d’être prise au sérieux — bien qu’inquiétant les plus sensibles —, mais très lucrative. Pourtant, les faits étaient là : des phénomènes aériens inexpliqués secouaient la communauté scientifique. Grâce, notamment, aux témoignages de personnalités dignes de confiance. Militaires, policiers, dignitaires, politiciens… Cela ne s’arrêtait pas à de simples péquenauds des campagnes — comme les dénommaient de manière péjorative les détracteurs de ces évènements —, mais à des catégories de professions très diversifiées. Évidemment, quand un notable très connu pour son sérieux et son intégrité exemplaire affirmait avoir vu une lumière anormale dans le ciel au-dessus de son jardin — avec parfois une photo à l’appui pour prouver ses dires —, le scepticisme général laissait place à de nombreuses interrogations. 

 

C’est dans ce cadre de questionnement de l’opinion publique que je me suis naturellement intéressé à la vague d’observations et de témoignages de l’année 1954. Celle qui allait donner lieu à mon premier livre sur le sujet, la même année : “Lueurs sur les soucoupes volantes”. Un ouvrage qui fut le deuxième à sortir en France traitant sur le sujet épineux des OVNI, après celui de Jimmi Gieu, “Les Soucoupes Volantes viennent d’un autre monde”, sorti peu avant le mien. Mon appartenance à la commission Ouranos — l’un des premiers groupes français de recherches ufologiques, où je devins membre dès 1951 —, m’a donné une crédibilité certaine quant au succès de mon livre. J’y ai recensé nombre de cas ayant été observés en France de septembre à novembre 1954. Dont un pic vertigineux lors du mois d’octobre. Que ce soit l’aventure de Marius Dewilde le 10 septembre à Quarouble ou les observations d’objets célestes troublants dans plusieurs localités — parfois le même jour —, tel Bayonne, Tulle, Vichy, Chabeuil, St Jean d’Assé… Sans oublier le cas d’Emile Turpin — un inspecteur SNCF reconnu par ses pairs comme un exemple de rationalité — qui a pris 2 photos de disques volants près d’Ambleteuse. Un véritable festival OVNI qui passionna et effraya la France durant cette période. 

 

Toutefois, l’un de ces cas m’a échappé, et je n’ai compris sa relative importance que bien plus tard, quand un ami m’a appelé un soir au téléphone, à la fin du mois de décembre 1954. Il se montra complètement paniqué et demandant à ce que je vienne le voir pour écouter son témoignage. Il espérait que le désagrément dont il avait été victime obtiendrait une bien meilleure écoute de ma part que celle des habitants de la petite ville où il officiait en tant que fermier. Ceux-ci considérant qu’il affabulait, et qu’il profitait de la popularité du phénomène des “petits hommes verts” pour faire mieux connaître son exploitation en plein déclin. Ce qui lui éviterait une faillite à venir, l’obligeant à vendre sa ferme. Je l’avais connu durant la guerre, lorsque je faisais partie du maquis créé par mon frère, dans les Alpes. J’avais le souvenir d’un homme courageux, qui se portait volontaire pour la moindre expédition un tant soit peu risquée. Par ailleurs, je le savais incapable de raconter une histoire abracadabrante, juste dans l’objectif de redresser une situation financière difficile. Avant son appel, nous avions déjà eu l’occasion de discuter de choses et d’autres après la fin de la guerre. On s’appréciait beaucoup et nous avions gardé le contact. Il a été un des premiers à me féliciter concernant ma notoriété en plein essor, et n’ignorait donc rien de mes recherches dans le domaine de l’ufologie. 

 

Je connaissais donc ses soucis concernant son exploitation. Loin de vouloir profiter de mon statut plus avantageux que lui, il a toujours refusé toute aide de ma part. Il affirmait que cette mauvaise passe ne durerait pas et qu’il finirait bien par voir le bout du tunnel. Raison pour laquelle je n’accorderai aucun crédit aux accusations calomnieuses dont ses concitoyens useraient à son encontre, lors de mon enquête sur place. À l’issue de cet échange, je lui promettais de venir le voir pour discuter plus en profondeur de ce qu’il lui était arrivé. Il n’a pas voulu m’en parler en détail au téléphone. Comme il ne possédait pas d’installation téléphonique au sein de sa ferme, il passait la majorité de ses appels à la cabine située à côté du bureau de poste de la bourgade. Il craignait que de mauvaises langues fassent état de ses “élucubrations” peu appréciées — car risquant de faire du tort à leur commune —, et que l’on couperait court à toute tentative ultérieure de sa part de me contacter si l'un d’eux apprenait qu’il demandait ma venue.  D’où son choix de m’indiquer de vive voix ce qui le tracassait tant, une fois que je serais rendu chez lui.

 

Nous convenions ensemble d’une date pour le passage à son domicile : dès le début de janvier 1955. Un délai propre à me permettre d’expédier mes affaires courantes, afin de me libérer suffisamment de temps pour pouvoir venir et déterminer ce que je pourrais lui apporter comme aide. Ne serait-ce qu’en indiquant publiquement qu’il n’avait rien d’un diseur de contes à dormir debout, et qu’il était digne de confiance. Au moins au sein de la commune sur laquelle sa ferme était implantée. à ce moment, j’étais loin de me douter de l’aventure terrifiante dans laquelle j’allais m’embarquer, dont les ramifications ne se limiteraient pas à la France. Une affaire qui me resterait en travers de la gorge pendant des années, car n’ayant jamais pu en parler ouvertement. Que ce soit au sein de mes livres ou de mes conférences ufologiques. C’était si extraordinaire…

 

Qui plus est, je n’avais aucune preuve concrète à apporter. En dehors de quelques maigres indices peu concluants, et des témoignages de fermiers terrorisés par leurs expériences. Ces derniers désirant garder l’anonymat à l’époque. Ils craignaient que leurs noms étalé dans la presse — ou par le bouche-à-oreille —, ne porte préjudice à leurs exploitations. Ils avaient déjà grandement subi en termes de drames humains, ainsi que sous la forme de dégâts matériels conséquents. Sans compter les journalistes et les curieux qui sont plusieurs fois venus chez eux, appâtés par des rumeurs s’étant répandues sur leurs déboires. Pour retrouver leur tranquillité perdue, ces propriétaires fermiers étaient finalement revenus sur leurs propos, avouant à demi-mots ne plus être sûrs de ce qu’ils avaient vu. Leur ambition étant de ne plus être exposés comme des bêtes curieuses. Malgré cela, l’impact psychologique s’était montré non négligeable, leur ayant laissé des blessures mentales profondes et durables. 

 

Jusqu’à présent, j’ai toujours respecté leur désir de l’époque de ne pas ébruiter cette affaire. Aujourd’hui, je me permets de la retranscrire en audio. En partie parce que je considère qu’il y a prescription. Il s’est passé 36 ans depuis les faits, en ce mois de février 1990. Je sais que ces familles ont quitté leur petite ville de Rougers-les-bois environ 2 ans après que je me suis rendu sur place. Dans le but de recueillir le témoignage de mon ami et les leurs. Deux familles de fermiers au total — en plus de mon ami —, partis loin de la région, sans indiquer leur destination. J'ignore si les rescapés de ce qui s’est passé durant la période 1954—1955 sont toujours en vie au moment où j’enregistre : je n’ai jamais pu retrouver leurs traces. Et ce, malgré mes recherches. J’ai longtemps espéré obtenir d’eux qu’ils reviennent sur leur décision, afin de pouvoir évoquer cette affaire dans un de mes livres. Cela n’a malheureusement jamais eu lieu.

 

Concernant mon ami — décédé près de 25 ans après les faits —, il m’avait accordé ce privilège. À la seule condition de ne le relater qu’après sa mort. Comme sa seule famille restante à l’époque se résumait à lui, un oncle ayant émigré en Écosse, et deux cousins dont il ignorait où ils demeuraient — n’ayant plus aucun contact avec aucun d’entre eux —, cela ne poserait pas de problème. Il ne pourrait pas y avoir de répercussion familiale gênante en tout cas. De toute façon, Denis — mon ami —, m’a écrit un document daté et signé, dans lequel il m’autorise à parler de son cas. Sur ce dernier — également consigné en toutes lettres —, il enjoint d’éventuels membres de sa famille voulant m’attaquer pour diffamation — ou quelque chose du même ordre —, à ne pas entreprendre la moindre procédure pouvant me porter atteinte. 

 

Ce qui fait que j’avais l’assurance de ne pas subir de conséquences fâcheuses de ce côté-là. Pour les deux autres familles, c’était plus délicat, ne sachant pas ce qu’il était advenu d’elles. À cause de cette absence d’autorisation de leur part — à l’heure d’aujourd’hui —, je dois me contenter de cet enregistrement audio, car ne possédant pas un acte notarié prompt à posséder le droit de les évoquer. Par sécurité, j’ai donc préféré me limiter à un type de témoignage autre. Un procédé me garantissant une forme de protection contre d’éventuels problèmes juridiques venant de leurs descendants. On n’est jamais trop prudent. Bien sûr, j’aurais pu utiliser le stratagème de faux noms pour les désigner. Mais la simple évocation du nom de la commune et de Denis pouvait poser problème. Si je l’avais retranscrit sur papier — au travers d’un livre —, nombre de personnes auraient fait le rapprochement avec les familles concernées. Ce qui aurait pu être suffisant à un dépôt de plainte, de quelque ordre que ce soit. Tandis que par le mode audio — dont le contenu ne sera livré au public qu’après ma mort, tel qu'il a été établi dans mon testament —, je ne courrais plus de risques notables. On ne peut pas s’en prendre à un mort dans sa tombe. Ainsi, le nom d’Aimé Michel ne sera pas terni par ma petite « trahison » posthume. En tout cas, je ne serais plus là pour l’entendre.

 

Mais passons au vif du sujet. Depuis tout à l’heure, je me suis livré à un pamphlet qui a dû titiller votre curiosité. Principalement sur ce qui a bien pu terroriser des fermiers français, et incité l’un d’entre eux à faire appel à moi pour que l’histoire soit connue. Une manière pour mon ami de se persuader qu’il n’était pas fou. Une histoire qui a d’abord commencé en France au début novembre 1954, avant d’avoir un épisode se déroulant au Vénézuéla, à la fin du même mois de la même année. Puis se concluant — de nouveau en France —, sur une période allant de décembre 1954 à février 1955. Voici le récit incroyable et fantastique de rencontres du 3ème type entre de simples fermiers — pour la plupart d’entre eux, en tout cas en France —, et des créatures belliqueuses. Des êtres à l’aspect tout aussi déstabilisant que ne l’a été leur présence sur notre planète au moment des faits, et qui n’ont plus jamais fait parler d’eux par la suite. Comme si la mission dont ils avaient été chargés s’était achevée soudainement, ou ne trouvant plus d’intérêt à revenir fouler le sol de notre planète. Une histoire ponctuée de larmes, de griffes, de sang et d’engins spatiaux, s’étant déroulée sur les terres de la petite ville française de Rougers-les-bois. Ainsi qu’à Petarè — à 15 miles de Caracas — au Vénézuéla. Je me nomme Alain Michel. Je suis ufologue et conférencier, auteur de plusieurs livres sur les OVNI. Voici l’histoire des Hombrecitos. Ces visiteurs étranges et dangereux venus d’ailleurs…

 

Quand je suis arrivé au cœur de cette petite commune du sud de la France — point de départ de toute cette histoire —, j’ai d’abord suscité une certaine curiosité de la part des habitants. Pour ne pas dire de la méfiance. La raison en était fort simple : Arnaud Traunet — l’homme en charge de la librairie locale, qui fut la première personne à qui j’ai demandé le chemin de la ferme de mon ami — m’a tout de suite reconnu. Sans toutefois le montrer ouvertement. Bien qu’il ait montré un visage accueillant — s’employant à me renseigner avec le sourire —, j’ai très vite compris qu’il s’était empressé de divulguer l’annonce de ma venue à ses concitoyens. Probablement par téléphone, car son commerce en était doté — trônant bien en évidence sur le meuble de l’accueil de la librairie. J’apprendrai plus tard qu’il était également le maire de la ville. Fonction qu’il occupait en sus de son poste de libraire. J’ai cru comprendre que son rôle de chantre de la culture locale lui inculquait de se tenir au courant de tout ce qui formait l’actualité culturelle et artistique — quel que soit son domaine. Comme mon livre faisait partie de sa récente livrée au sein de sa boutique — et que mon visage figurait en 4ème de couverture de ce dernier —, mon identification lui fut aisée. 

 

Le voyage en train qui m’avait mené à cette localité m’ayant passablement fatigué — et fort de mon renseignement tout frais obtenu —, je me suis dirigé vers le troquet du coin afin de me rafraîchir le gosier. J’ai immédiatement ressenti que le patron de l’établissement — ainsi que sa ravissante serveuse —, me dévisageait de manière bien peu discrète. Tout comme certains clients adossés au comptoir, et sirotant leur petit blanc matinal. Il y avait des airs amusés, mais aussi d’autres plus agacés à ma présence. Ce qui instaurait une atmosphère lourde et pesante. Néanmoins, j’ai fait mine de ne pas m’être aperçu de cette ambiance désagréable, et commandé une bière. Le visage froid du patron était loin d’être propice à me détendre, je dois bien l’avouer. Toutefois, je me sentais plutôt rassuré sur le fait que personne ne m’adressait la parole, au vu de l’animosité m’entourant. Je me suis d’ailleurs abstenu de chercher le dialogue à cause de cela, ne désirant pas créer d’étincelles à la poudre flottant dans l’air. J’étais un étranger ici, et visiblement mon statut d’ufologue semblait être désormais connu par le plus grand nombre. 

 

En connaissant mon statut et les « affabulations » qu’on prêtait à Denis au sein de la population, il était évident que chacun avait fait le rapprochement du pourquoi de ma présence parmi eux. On voyait en moi un fauteur de trouble qui risquait de ternir la tranquillité de leur petite ville. Ceci en colportant d’éventuels ragots auxquels ils ne croyaient pas. Même, si — à ce moment, j'entends —, j’ignorais encore majoritairement la teneur de ceux-ci, car n’ayant pas encore discuté avec mon ami. Je ne me suis pas attardé, buvant rapidement mon verre — que je n’ai même pas eu le temps de savourer —, et je suis sorti. Non sans m’acquitter du paiement de ma consommation, à un prix plus élevé que celui affiché sur l’ardoise figurant au-dessus du comptoir. Mais — là encore —, j’ai préféré ne pas chercher d’esclandre, en demandant publiquement la raison de ce surplus, aux allures de punition à ma présence. Une fois dehors, j’ai pressé le pas et me suis dirigé en direction de l’adresse de mon ami, suivant les indications du sieur Traunet. Celui-ci ayant dû regretter amèrement de m’avoir renseigné : ça ne faisait pas l’ombre d’un doute. 

 

Presque par instinct, je me suis retourné plusieurs fois durant mon périple, de crainte que quelqu’un me suive et prenne la hardiesse de me signifier de rebrousser chemin. Et cela, sans me laisser aller au bout de mon entreprise. Il n’en fut rien. Ce qui fut plutôt rassurant. J’arrivais enfin à la ferme, objet de ma quête. Je vérifiais le nom sur la boîte aux lettres apparaissant devant moi. Celle se trouvant au bout du chemin menant à l’exploitation recherchée. Denis Tirouard. Un temps — en considérant ce que je venais de vivre au sein du bar —, j’avais presque supposé que le maire-libraire m’avait volontairement fourni un chemin ne menant nulle part. Ceci dans le seul but de m’inciter à m’égarer, afin de ne pas rencontrer celui pour qui je m’étais rendu dans cette commune un brin inhospitalière. Dans le même temps, je me disais que si j’avais été reconnu plus tôt par mon fournisseur d’informations, il était bien possible que ce désagrément aurait pu être autre chose qu’une simple paranoïa de ma part. Quoi qu’il en soit — étant certain d’être arrivé à bon port —, j’arpentais le long chemin menant à la demeure principale de la ferme. Si Denis m’avait indiqué avec précision la route à suivre, sans doute me serais-je évité ce contact fort désagréable avec les habitants. Mais il y avait eu une telle panique dans sa voix quant à ce qu’il voulait me révéler — et certainement aussi la peur que l’on surprenne notre conversation, s’il s’était montré trop peu discret sur mon rôle à venir auprès de lui —, que ce détail avait dû se soustraire à son bon sens. Qu’importe. J’étais là à présent, et sa prudence pas si disproportionnée — en regard de ce que je venais de vivre en ville —, n’avait plus vraiment d’importance. 

 

Ce fut un homme guilleret de visage qui m’ouvrit la porte. Passé les effusions d’usage pour fêter nos retrouvailles — après tant d’années durant lesquelles nous avions été séparés physiquement —, Denis m’invita à entrer. Il m’a bien demandé si les gens de la ville ne m’avaient pas trop importuné — s’étant souvenu qu’il ne m’avait pas donné d’éléments précis pour me rendre chez lui —, mais j’ai jugé bon de ne pas l’inquiéter sur mon aventure inconvenante. Je lui ai donc affirmé que tout s’était très bien passé lors de mon arrivée, et que j’avais été fort bien accueilli. J’ai bien senti qu’il savait que je mentais, mais il a eu la courtoisie de ne pas s’en offusquer. Très vite, il m’a invité à le suivre dans le salon. Là où un plateau comprenant deux verres et une bouteille de rosé nous attendaient. De quoi nous assurer de discuter dans les meilleures conditions sur la raison de ma présence ici. Histoire de nous mettre dans une certaine position de confort quant à la suite à venir, nous avons d’abord conversé sur nos parcours respectifs, après que nos destins nous eurent séparés.

 

Une conversation pleine d’entrain, durant laquelle Denis me fit part de son admiration sur ce que j’avais accompli, entrecoupé de son propre chemin professionnel. Celui l’ayant amené à acheter cette ferme pour vivre de la terre. Une passion dont il m’avait déjà fait la confidence lorsque nous agissions sous les directives de mon frère, au sein du groupe de résistants de ce dernier. Je n’avais donc pas été vraiment surpris en apprenant qu’il était devenu un artisan des champs. Passé ce moment convivial — et hautement apprécié —, il prit soudain un ton plus grave à la fin de notre deuxième verre. Je comprenais qu’il était temps pour lui de me faire part de la terreur l’ayant poussé à faire appel à mes compétences. Il débuta donc son récit. 

 

Tout d'abord, il me fit part d’un fait étant survenu à l’un de ses collègues fermiers, Gilles Nortek. Lui et son épouse tenaient une exploitation centrée principalement sur l’élevage des moutons, ainsi que quelques cochons. Ils possédaient aussi quelques poules, mais ces dernières n’étaient qu’en faible nombre, et principalement destinées à leur usage personnel. Juste de quoi leur fournir les œufs nécessaires à leurs repas quotidiens. Des gens sans histoires, dont le fils était parti l’année précédente, afin de suivre de grandes études à la capitale. Le fiston n’avait jamais vraiment eu la « fibre » agricole. Il s’était exprimé très tôt auprès de ses parents dans son désir d’aspirer à d’autres horizons que l’élevage. Qui plus est, dans un bled paumé, selon ses propres mots. Malgré ce langage un peu sec sur ce qu’il envisageait pour son avenir, ses parents se sont montrés très compréhensifs. Ils se refusaient à imposer une vie non désirée à leur enfant, si celui-ci ne s’habituait pas au dur labeur quotidien de fermiers. Au début, le couple a eu un peu de mal à s’habituer à l’absence de leur fils. Contre toute attente, ils s’y sont faits plus aisément qu’ils ne l'auraient pensé de prime abord. Ils se consolaient de ce manque en s’employant à leurs tâches habituelles. Lesquelles les occupaient de très tôt le matin à tard le soir. 

 

C’est au cours de l’une de ces fins de journées harassantes qu’un évènement extraordinaire est survenu dans la grange. Là où étaient parqués leurs cochons. Une grande grange située à la droite de leur maison principale, non loin de leur cheptel de moutons. Celui-ci bénéficiant d’un grand enclos au large périmètre, et agrémenté d’un local leur servant à s’abriter. Au cas où de fortes intempéries surviendraient. Les Nortek s’apprêtaient à rentrer pour souper quand ils ont aperçu un grand trait de lumière dans le ciel, semblant se diriger vers le bois jouxtant la ferme. Pensant à une étoile filante, le couple s’est amusé à formuler un vœu, destiné à leur fils. Ils espéraient que ce dernier réussirait tous ses projets dans la filière qu’il avait choisi. Plus tard — ne pensant plus à cet évènement —, ils se sont couchés après le repas. Il était près de minuit quand ils furent réveillés par les bêlements des moutons, lesquels paraissaient manifester une grande terreur. Jamais ces bêtes n’avaient occasionné un tel raffut en pleine nuit. Au vu de l’insistance de leur tintamarre, la première idée que le couple eut, c’était que quelqu’un ou quelque chose d’inhabituel se trouvait près de leur enclos. 

 

Elsa — l’épouse de Gilles —, pensa à appeler la gendarmerie. Cependant, la plus proche se trouvait à la ville suivante, à près de 20 kilomètres d’ici. Le temps que les gendarmes arrivent, les éventuels intrus seraient partis.  En plus de cela, Gilles ne voulait pas déranger les forces de l’ordre pour quelque chose qu’il était peut-être capable de régler lui-même. Après tout, il pouvait s’agir d’un simple animal. Comme un chien errant affamé, voyant dans ces moutons une aubaine pour apaiser sa faim. Un simple coup de fusil suffirait à faire partir l’intrus, quel qu’il soit. Malgré tout, le fermier comptait jouer de prudence en sortant à l’extérieur. Ne serait-ce que dans le cas — improbable —, qu’il s’agirait d’humains. Il s’est donc muni de son fusil. Il ne comptait pas s’en servir, sauf en cas de légitime défense. C'est-à-dire uniquement si la menace ne montrait pas de signes de recul, rien que par la vision de l’arme.

 

Bien que son épouse ne se montrait pas rassurée, elle accepta de laisser son mari s’aventurer seul. Elle lui fit néanmoins promettre de ne pas se montrer immédiatement à l’intrus. Quoique ce puisse être. Elle obtint de Gilles qu’il agirait de manière discrète pour se déplacer. S’il s’agissait de rôdeurs, elle voulait qu’il revienne sans intervenir directement. Auquel cas, elle appellerait les gendarmes, qui — à ses yeux —, seraient bien plus efficaces, et surtout plus habitués à ce genre de situation. Gilles accepta pour ne pas inquiéter son épouse. Il se faufila hors de sa demeure sans un bruit, en pleine nuit, avec tout de même une lampe torche pour s’éclairer. Il se disait que la simple vue de la lumière pourrait dissuader les intrus — ou l’animal —, de s’avancer plus avant pour exécuter leur projet.

 

Une fois à l’extérieur — alors qu’il avait fait une partie du chemin et se trouvait à quelques mètres de l’enclos —, il aperçut alors la silhouette d’une énorme forme circulaire, située entre la grange des cochons et l’endroit où se trouvaient les moutons. À ce moment-là, il n’a pas fait le lien avec la supposée étoile filante vue plus tôt dans la soirée. La forme qu’il apercevait lui a d’abord fait penser à l’arrière d’un grand camion. Idée qu’il a vite rejetée, car cette forme circulaire ne collait pas avec un véhicule. En tout cas, il n’avait jamais entendu parler d’une particularité de cet ordre. Surtout pour un engin destiné à circuler sur des routes ou des chemins, aussi bizarre soit-il. En plus de ça, le bruit du moteur se serait entendu bien avant que les moutons s’affolent. Non, à l’évidence, c’était autre chose. Même s’il ne distinguait pas ce que ça pouvait être de manière distincte. 

 

En s’approchant un peu plus, éteignant sa lampe pour ne pas être repéré, et se guidant grâce à la lumière de la lune — trahissant ainsi la promesse faite à sa femme de ne pas jouer les héros —, il est arrivé à hauteur de l’étrange moyen de transport. Et là, il n’en a pas cru ses yeux. Il ne s’agissait manifestement pas d’un camion ou quoi que ce soit de proche. Ce qui se trouvait devant lui, c’était un vaisseau spatial. Il avait entendu parler — dans les journaux ou à la télévision —, de ce qu’on appelait des OVNI. Des engins pilotés par des êtres venus d’autres mondes, d’autres galaxies. S’il s’en tenait aux propos tenus dans les articles à sensation. Le vaisseau était parfaitement rond. Comme une immense boule de billard. Gilles ne parvenait pas trop à définir la couleur, à cause de l’obscurité. Elle pouvait être grise ou blanche : impossible pour lui de le déterminer. La teinte n’était pas très foncée en tout cas. Aucune ouverture n’était visible. Ce qui le fit s’interroger sur la manière utilisée par ses occupants pour entrer et sortir de leur véhicule spatial. Les moutons s’étaient tus, comme semblant rassurés par la présence de Gilles. Ou peut-être était-ce tout autre chose qui avait provoqué leur silence. 

 

Tout à coup, des couinements se firent entendre, provenant de la grange. Gilles resta soudain figé devant le spectacle qui s’offrait à lui, à cet instant précis. La bâtisse était munie d’un système d’allumage de projecteurs automatiques. Une des rares formes de technologies coûteuses que ses maigres revenus lui avaient permis de s’offrir. Quand on franchissait la porte de la grange, cela provoquait le déclenchement des lumières. Celles-ci se diffusaient sur un long périmètre, allant de l’entrée de la grange jusqu’à plusieurs mètres devant et sur les côtés. Deux êtres sortirent alors, tenant chacun dans leurs bras un cochon. Ils ne couinaient plus. Comme s’ils avaient soudainement été rendus dociles par les étranges créatures. Celles-ci étaient à l’image de leur étrange vaisseau. Leur tête se constituait d’une sorte de casque complètement rond et blanc, seulement doté de deux ouvertures circulaires en leur milieu, où trônaient deux yeux d’un rouge flamboyant.

 

Plus surprenant, Gilles ne voyait aucun interstice pouvant montrer la séparation entre le casque et le reste du corps. Comme si ce dernier n’était pas ce qu’il supposait être — une sorte de protection comme en avaient les chevaliers au moyen-âge —, mais la continuité du corps. Leur vraie tête. Cela semblait impossible et Gilles n’était sûr de rien, compte tenu de la distance le séparant des créatures. Pourtant, c’était vraiment l’impression qu’il avait sur l’instant. Quant aux corps proprement dit… On aurait dit ceux de primates. Velus, garnis de poils sur toute la surface. Y compris leurs pattes, qui ressemblaient, elles, à celles d’un ours. Des pattes munies de longues griffes semblables à des rasoirs. Leurs pieds étaient de la même teneur, les griffes en moins.

 

Les êtres s’arrêtèrent un instant, montrant qu’ils s’étaient rendus compte de la présence de Gilles. Débuta alors ce qui s’apparentait à une phase d’observation. Les êtres se regardaient, paraissant communiquer. Pour autant, aucun son n’émanait de ces boules blanches formant leurs têtes. On aurait dit qu’ils se parlaient entre eux par la pensée. Au bout d’un instant, les créatures reprirent leur marche, passant devant Gilles, agissant comme s’il n’était plus là. Et pour cause. Le fermier s’était tétanisé à la vue de ces êtres fantastiques. Il tremblait de partout, mais ses membres refusaient de bouger d’un centimètre. Le spectacle de la présence de ces hommes de l’espace était si incroyable que toutes ses fonctions motrices s’étaient bloquées. Comme pour mieux observer les déplacements de ce qui se montrait devant lui. Comme s’il se retrouvait dans un état de transe qu’il ne parvenait pas à contrôler. Impuissant, il a alors vu le vaisseau s’ouvrir sur l’un de ses flancs, avant de faire s’abaisser un petit escalier à priori métallique. Là encore, Gilles n’était sûr de rien.

 

Les créatures, qui ne devaient pas mesurer plus d’un mètre 20 à vue de nez — en tout cas, selon la propre estimation du fermier —, s’engouffrèrent alors dans leur vaisseau spatial. Avec toujours en main les cochons subtilisés dans la grange. Un détail que n’avait pas remarqué jusqu’alors Gilles, c’était que l’un des êtres — en plus du porc dans ses bras —, tenait une sorte de sac en toile, semblant rempli à ras bord. Sans doute contenait-il d’autres produits issus du larcin commis avec son compère dans la grange. Le bâtiment servait également de lieu de stockage. Principalement pour la nourriture destinée aux animaux, ainsi que les légumes venant du petit potager situé derrière la demeure du couple. Pour Gilles, il lui était aisé de deviner que les créatures s’étaient pareillement servies avantageusement à l’intérieur de la bâtisse.

 

Le fermier resta encore plusieurs minutes dans l’impossibilité de bouger — malgré lui —, assistant au cloisonnement de l’ouverture du vaisseau. Ce dernier retrouvant ainsi son uniformité d’avant. Puis, l’engin s’illumina d’une lumière intense, avant de s’élever dans les airs — sans que le moindre bruit se fasse entendre —, et se propulsa dans le ciel, ne laissant derrière lui qu’une longue trainée blanche. Comme celle de ce que Gilles et son épouse avaient pris pour une étoile filante tantôt. Dès l’instant où le ciel ne montra plus aucune trace du vaisseau, l’homme retrouva l’usage de ses membres. Il lui était impossible de savoir si les créatures avaient pu être à l’origine de son état d’immobilité, ou si la cause était venue de la terreur ressentie à la vue de ces extraterrestres. Peut-être un peu des deux, à en juger de la surprise exprimée par les êtres devant son impossibilité de bouger. Ce qui les avaient probablement décidés à profiter de la faiblesse soudaine du fermier pour prendre la fuite.

 

C’est un Gilles au teint blafard qui revint dans la chambre où son épouse était restée à l’attendre. Celle-ci montra sa joie de voir revenir vivant son mari. Elle qui pensait qu’il lui était arrivé malheur, à cause de la durée de son séjour dehors. Prise de panique — et malgré sa promesse envers son mari —, elle avait contacté les gendarmes pour qu’ils viennent le plus vite possible. Ceux-ci ont été informés que des intrus rôdaient près de l’enclos des moutons de la ferme. Elsa leur précisa qu’elle s’inquiétait, parce que son mari s’était rendu sur place et qu’il ne revenait pas. Le gendarme au téléphone lui a assuré qu’une patrouille allait venir incessamment à la ferme, après que la femme paniquée leur eut fourni l’adresse. 

 

Quand les gendarmes sont arrivés, ils ont trouvé un Gilles complètement terrorisé par son aventure. Quant à son épouse, elle n’était guère mieux. Cette dernière avait eu la primeur du récit de son mari concernant ces êtres étranges. Tout comme leur faculté à faire réduire au silence les animaux et tout le reste. Forcément, les gendarmes n’ont pas cru immédiatement les dires de Gilles. Ce qui était compréhensible. Ils pensaient que le fermier avait été victime d’hallucinations causées par la fatigue. Ils n’ignoraient pas que sa profession pouvait se montrer extrêmement contraignante, à bien des niveaux. Pour eux, le surmenage — résultant de cet état de fait —, était capable de générer un stress immense, à l’origine de visions de ce type. Qui plus est, dans le noir, il était courant de confondre des formes avec d’autres. Ils ont même questionné le couple pour savoir si Gilles était familier de la boisson ou d’autres substances pouvant provoquer ce genre de troubles. Elsa s’est montrée outrée qu’on puisse soupçonner une telle chose. Elle s’est finalement ravisée, comprenant que ces questions constituaient une procédure classique d’interrogations pour quelqu’un n’ayant pas été un témoin direct de ce qui s’était passé. 

 

Attendant que le couple parvienne à retrouver un niveau de peur moins intense, les gendarmes sont repartis vers les 3 heures du matin. Non sans laisser deux hommes sur les lieux, de manière à rassurer les fermiers choqués. Juste au cas où les visiteurs reviendraient. C’était peu probable, mais ça faisait partie également du processus policier. Le lendemain matin, une relève est venue remplacer les deux hommes, pendant que d’autres — en compagnie de Gilles —, sont allés inspecter la grange. Là où ils espéraient découvrir des indices étayant les propos du fermier. Gilles s’est ainsi aperçu qu’il manquait — en plus des deux cochons enlevés —, un sac de fertilisant, des semences, des bulbes de fleurs, des tomates, des choux, des pommes de terre… Ainsi que d’autres légumes, subtilisés au sein de cagettes stockées dans un recoin. Manquait aussi à l’appel des fruits venant des arbres se trouvant près de leur potager.

 

Un peu plus tard, Gilles constatait l’absence de deux poules. Le poulailler se situant tout près de la grange — à l’opposé de l’enclos des moutons —, les êtres avaient dû s’y rendre en premier, avant de pénétrer dans la grange. Encore un peu sceptiques sur la nature extraterrestre des visiteurs, les gendarmes se sont montés nettement plus perplexe quand ils ont inspecté le sol sur lequel le vaisseau des créatures du ciel était censé s’être posé. Une grande surface circulaire semblait avoir été proprement carbonisée. Les contours étaient d’une telle précision — quant à leur aspect de cercle —, qu’il était impossible qu’un humain ait pu s’affairer à une telle procédure dans un temps aussi réduit. D’autant plus que les intrus avaient procédé dans l’obscurité la plus totale.

 

Des photos furent prises, ainsi que des prélèvements du sol et des herbes brûlées. Celles-ci furent envoyées à un labo spécialisé, à des fins d’expertise. Les résultats indiquèrent que la chaleur ayant pu provoquer une telle intensité de brûlis devait atteindre les 4 800 degrés. Il était impensable d’envisager l’usage d’un outil terrestre, tel qu’un chalumeau ou quelque chose de proche. On évoqua l’atterrissage d’un hélicoptère. Voire d’un avion d’un type révolutionnaire, servant de test à une entreprise privée ou à l’armée… Des enquêtes furent menées en ce sens, mais sans parvenir à des réponses concrètes. Ni les militaires d’une quelconque base se trouvant dans la région, ni aucune société — pouvant fabriquer un engin capable de telles prouesses —, n’avaient entrepris le moindre essai le jour de la « visite ». Et encore moins en pleine nuit. 

 

Malgré la perplexité des gendarmes et de la police scientifique — appelée à la rescousse —, beaucoup croyaient à la mise en place d’un canular savamment orchestré. On disait que les Nortek avaient usé de produits importés de l’étranger pour tromper les experts, dans le but de faire de la publicité à leur exploitation. Cependant, celle-ci était florissante avant les faits : les Nortek n’avaient aucun intérêt à user d’un tel stratagème, bien au-delà de leurs compétences, simplement pour un coup de pub. C’était complètement stupide. Pourtant, les préjugés ayant la vie dure, la version d’un canular sophistiqué — peut-être exercé par une société experte en la matière, et venant d’une région éloignée —, fut celle qui emporta l’adhésion des habitants de la région. Gilles et Elsa Nortek étaient des immigrés venus d’Albanie et installés dans la région depuis à peine 7 ans. Ils avaient racheté la ferme à l’ancien exploitant — trop vieux, et ne pouvant plus exercer son activité. Le succès rapide de leurs produits, c’était quelque chose qui avait suscité de la jalousie de la part de nombre de fermiers aux alentours. Ces derniers suspectant l’usage de produits non conformes à la législation admise en France.

 

Des rumeurs infondées, basées uniquement sur l’origine et la jalousie envers les Nortek. Les détracteurs du couple ont parfaitement réussi leur opération de désinformation et de malveillance, en utilisant à leur avantage cette histoire de soucoupe volante. On disait des Nortek qu’ils avaient appris que les OVNI avaient le vent en poupe, du fait des observations à profusion qu’on voyait partout dans la presse ces derniers mois. Et ce, depuis le mois de septembre. Pour ceux voulant faire tomber les “étrangers”, il était évident que les le couple mentait depuis le début sur l’utilisation de produits illicites — expliquant le succès rapide de leur exploitation —, mais que là, ils avaient été trop loin.

 

Les affaires des fermiers ont été fortement affectées par cette affaire. Nombre de clients ont annulé leurs commandes, mettant les finances du couple dans le rouge. Celui-ci a dû contracter des prêts bancaires pour ne pas voir leur exploitation fermer ses portes. Ce qui les a entraînés dans une précarité leur ayant fait regretter d’avoir quitté leur pays natal. Celui-là même où ils avaient vécu dans une misère déjà relative. Eux qui voyaient en France un moyen de trouver un équilibre salutaire — ayant déjà peiné à trouver des banques acceptant de leur accorder un emprunt pour l’achat de la ferme et du matériel —, voyaient tous leurs efforts anéantis. Tout ça parce que pratiquement personne ne croyait en leur histoire de visiteurs d’un autre monde. Des visiteurs qui avaient choisi la ferme des Nortek — plutôt qu’une autre —, pour se servir en produits et animaux. De manière ironique, on disait que ce « choix » avait été justifié par la qualité de la ferme, dont l’aura était parvenue jusqu’aux étoiles.

 

On se moquait d’eux, mettant en avant le quolibet de “ferme des étoiles” au sein de journaux spécialisés dans la satire. Ce qui attirait nombre de curieux voulant voir la “piste d’atterrissage” de l’OVNI, et s’introduisant sans autorisation aucune dans la propriété des Nortek. Des intrusions qui augmentaient le stress et la colère du couple. Ils avaient beau demander à la gendarmerie d’agir pour empêcher que des idiots et des journalistes ne prennent leur ferme pour un lieu de pèlerinage, on leur répondait toujours que ça ne faisait pas partie des fonctions de leurs services. Tant qu’il n’y avait pas de vols ou d’agressions caractérisées sur leur personne de la part des importuns, les gendarmes ne voyaient pas l’utilité d’intervenir.

 

Dans le même ordre d’idées, les moqueries et insultes verbales ne pouvant pas être retenues comme dépôt de plaintes. Les instances policières précisèrent en sus qu’elles devaient traiter des sujets plus sérieux que ce type de cas. Les Nortek se trouvaient démunis, abandonnés de tous, et leur moral périclita. Au fil des semaines, les visites des curieux s’espacèrent. Le couple refusant toute interview demandée par des journaux désirant se servir de leur histoire pour vendre du papier, finalement, on finit par laisser de côté l’OVNI de la “Ferme des étoiles”. Le mal était cependant fait, et la réputation des Nortek ne s’en est jamais vraiment remis.

 

J’avoue — à ma grande honte —, que je n’avais pas réellement prêté attention à cette affaire, que l’on m’avait signalé au moment des faits, au début novembre. Je ne l’avais donc pas incluse dans mon livre traitant de la vague d’observations d’OVNIS de l’automne 1954. Ayant été influencé par les rumeurs indiquant que le canular des Nortek était évident, tel que relaté dans nombre de journaux — ignorant alors que les jaloux du succès des fermiers étaient à l’œuvre derrière ces accusations de mensonges —, j’avais même fini par oublier cette affaire. Lorsque Denis m’a rappelé les faits — de manière bien plus détaillé de ce que j’en avais lu —, je me suis souvenu de certains éléments qui m’avaient été rapportés. Si mon ami s’était employé à me parler des Nortek, c’était parce que son cas était similaire, et qu’il tentait tant bien que mal de ne pas subir la même chose. En termes de retombées psychologiques et financières, j’entends.

 

D’autant que pour Denis, son exploitation était loin d’avoir la même réussite que ses voisins. S’il avait commis l’erreur de parler publiquement de son aventure personnelle dans des journaux, au lieu de se contenter de relater brièvement ce qu’il lui était arrivé à quelques habitants de sa ville — comme le maire et de rares ex-amis —, on l’aurait encore plus soupçonné d’une tromperie pour suivre le mouvement des Nortek. Cela dans le but de sauver sa ferme de la faillite. Raison pour laquelle il avait tenu à ne pas m’informer au téléphone — de manière détaillée —, de ce qui en était le concernant. À cause du manque de discrétion des appels, car devant se rendre en ville pour me contacter. Ce qui représentait le risque qu’on surprenne nos conversations, et qu’il subisse — à son tour —, les mêmes attaques que pour ses collègues fermiers. 

 

À demi-mots, il commença par me dire qu’il avait également reçu la visite de ces mêmes visiteurs d’un autre univers. Cependant, si l’équipage rencontré par Gilles Nortek s’était montré relativement pacifique — n’ayant pas cherché à s’en prendre physiquement à lui, sans doute à cause de la frayeur de ce dernier, l’ayant immobilisé —, il en avait été tout autre pour lui. Ceux qu’il appelait les « Nains Velus » — un terme dû à la taille et la pilosité des extraterrestres —, se sont montrés bien plus violents envers sa personne. Ce qui l’a profondément affecté psychologiquement. Il a alors rajouté qu’il avait des preuves de la violence de ces êtres sur lui.

 

C’est là qu’il enleva sa chemise et son débardeur devant moi, me montrant des traces de griffures profondes sur ses avant-bras. Puis, il se retourna afin d’exposer son dos. Déjà choqué par les traces qu’il venait de me montrer, je faillis crier d’horreur en voyant d’autres griffures — encore plus profondes et s’étant apparemment infectées —, sur l’ensemble de son dos. J’ignorais comment réagir. Un moment, j’ai eu le réflexe de poser ma main sur l’une des plaies parcourant l’une des parties du corps de Denis. Mais j’ai préféré reculer. Je ne voulais pas que mon ami pense que j’ai besoin de vérifier la véracité de ce qu’il me montrait. Que je cherche à établir un subterfuge créé de toutes pièces, dans l’objectif de parvenir à s’assurer mon concours. Cela pour la réussite d’un éventuel plan désespéré de sauvegarde de son exploitation. Non, je savais Denis au-dessus de tout ça. J’avais combattu à ses côtés, et je me souvenais à quel point sa bravoure et son honnêteté faisaient partie intégrante de sa personnalité. Jamais il ne se serait fourvoyé à mes yeux en se mutilant de la sorte, volontairement. Simplement pour appuyer l’histoire qu’il se préparait à me conter.

 

Je me suis alors tu, pendant que Denis retenait ses larmes en se rhabillant lentement. Je sentais toute la souffrance émanant de lui : ce n’était pas une comédie de sa part. Certes, nous avions été séparés physiquement pendant de nombreuses années. Les mauvaises langues ne se gêneraient pas pour affirmer que les gens changent durant un tel laps de temps. Même le meilleur des hommes peut devenir tout le contraire de ce qu’il était, à cause des vicissitudes de la vie. Et dieu savait combien Denis avait subi ce genre de contraintes quotidiennes. Je le savais, parce que — bien que nous ne puissions nous voir en chair et en os —, Denis ne manquait jamais de m’appeler de temps à autre. Une manière pour lui de prendre des nouvelles de mon devenir. Mis à part ces deux derniers mois. J’avoue que je m’étais quelque peu interrogé sur ce silence de sa part. Comme il ne possédait pas de ligne téléphonique, impossible pour moi de me renseigner directement sur les raisons de cette absence de communication. C’est pourquoi je m’étais montré heureux qu’il me contacte à nouveau le mois dernier. J’avais eu du mal à comprendre tout le secret dont il s’était entouré lors de notre dernière conversation, mais désormais, je commençais à envisager le pire des scénarios.

 

Ces blessures non traitées n’étaient pas vraiment pour me rassurer. J’ai tenté de décider Denis à voir un médecin compétent, craignant que l’infection visible sur son corps ne finisse par entraîner des conséquences désastreuses sur son organisme. En tout cas, s'il n’était pas soigné au plus vite. Il avait d’ailleurs déjà trop tardé en ce sens, et risquait une gangrène fatale. Toutefois, il me rassura sur ce point. Il m’affirma que malgré les apparences, aucune séquelle ne serait à déplorer venant de ses blessures. Discrètement — en prenant garde à ce que personne de sa commune ne se doute de quelque chose sur les raisons de son escapade loin de la ville —, il s’était rendu à une localité dans laquelle il savait bénéficier d’examens approfondis sur les griffures de son corps. Là encore, en toute discrétion. Sans que personne ne sache quoi que ce soit sur les résultats. De peur — sans doute —, que l’on qualifie ces blessures d’une nouvelle manœuvre de sa part pour obtenir la compassion des crédules. Cela fin de rajouter une couche — pour parler vulgairement —, à ce qui était perçu par ses pairs comme un mensonge éhonté de sa part sur son aventure.

 

Le médecin qui l’a examiné a été formel : bien qu’impressionnantes par leur aspect et la profondeur dans la chair, les griffures n’avaient pas délivrées de facteurs de danger immédiat se propageant dans le corps. Ce qui l’avait d’ailleurs fortement surpris, en regard de l’aspect dérangeant de ce qui se montrait à lui. Des auréoles violacées prononcées autour des plaies, et cette impression étrange que des corps étrangers étaient en cause dans ce qui s’apparentait manifestement à une forme d’infection cutanée d’une rare intensité. Rassuré sur ce point, Denis avait préféré ne pas aller plus loin dans l’étude de son cas, malgré l’insistance du médecin. Ce dernier craignait un effet de cellules infectieuses dormantes, pouvant se réveiller à tout moment et agir de manière rapide et dangereuse. Le Dr. Nathan — l’homme chargé de cet examen — ne parvint pas à faire changer d’avis Denis. Pour ce dernier, tant qu’il ne risquait pas de dommages dans les jours, voire les semaines à venir, il se montrait prêt à prendre le risque de ce que pouvait entraîner l’action de ces blessures à long terme. Le Dr. Nathan a promis de ne rien dire à ses collègues de ce dont il avait été témoin. En retour, il a néanmoins convaincu Denis de revenir le voir en cas de complication sur l’évolution des griffures. Surtout celles du dos, plus profondes que les autres. 

 

J’étais un peu circonspect sur l’attitude qu’avait eu Denis à l’encontre du médecin, concernant le mal insidieux dont il était peut-être porteur. Ne serait-ce que par le risque de propagation potentiel qu’il pouvait représenter, dans un proche avenir. Ce n’était pas à prendre à la légère, et je regrettais le comportement désinvolte de Denis à ce sujet. D’un autre côté, je sentais que si j’avais mis mon véto sur son désir de continuer son quotidien — malgré ces griffures sur son corps, en insistant sur la nécessité de revoir de toute urgence le Dr. Nathan pour des examens plus avancés —, je n’aurais fait que faire regretter à mon ami de m’avoir fait venir jusqu’à lui. Il ne m’avait pas encore exposé son récit concernant ces visiteurs — qui étaient de toute évidence les auteurs de ces marques —, et ma curiosité scientifique l’a emporté sur la décence. Denis a semblé surveiller mes gestes après m’avoir montré ce spectacle bien peu ragoûtant. Comme s’il veillait à ce que je ne montre pas de signes de fuite, dans le but de trahir sa confiance en moi. Cela en allant étaler au-dehors ce que j’avais vu. La tension était palpable en cet instant, et je masquais tant bien que mal mon désaccord sur la nonchalance de mon ami, concernant ce qu’il transportait peut-être en lui. Un virus issu d’un autre monde, pouvant éclore à tout moment, infectant les environs avec une possibilité d’expansion mortelle dont on ne pouvait mesurer la teneur exacte.

 

J’ai tenu bon, et — finalement —, Denis parut montrer un air satisfait. Je ne m’étais pas sauvé de chez lui — en affichant une terreur légitime sur le visage, dans le but d’alerter une population ayant déjà montré sa relative agressivité à son encontre. Le sourire revint sur ses traits, s’asseyant de nouveau sur la chaise me faisant face, de l’autre côté de la table du salon. Il s’est alors employé à remplir mon verre. Bien que celui-ci était encore à moitié plein. La surprise de la révélation des blessures de mon ami avait eu pour effet de me couper la soif. Un long silence s’est installé entre nous. Puis, Denis a repris la parole. Il me remerciait d’être resté et de m’être montré compréhensif. Surtout sur son choix de ne pas devenir un rat de laboratoire aux mains du Dr Nathan et ses collègues. Je pense que c’est cette peur de devenir un cobaye qui l’a incité à se conduire comme il l’avait fait. Ce que je pouvais comprendre. N’en restait pas moins qu’en agissant ainsi, il s’était mis en position complexe. Il se présentait comme une sorte de bombe humaine, prête à exploser — on ne savait quand —, et capable de déverser un mal notable pour l’humanité, si on n’y prenait pas garde.

 

Il n’était pas exclu que le Dr. Nathan puisse décider — à n’importe quel moment —, de trahir le secret professionnel et sa promesse envers Denis. Il était censé de penser qu’il finirait par révéler ce qu’il savait concernant son patient récalcitrant aux conseils de prudence médicale. J’attendais d’en savoir plus sur les circonstances l’ayant amené à se faire blesser par ces visiteurs, dont il disait avoir été victime. Une fois connu tous les faits, je pourrais mieux décider de l’attitude à adopter. Au risque que cela me coûte l’amitié de Denis, si je jugeais indispensable de le livrer à des autorités compétentes pour son cas. Je possédais certaines relations dans le monde scientifique. Des personnalités qui sauraient prendre en compte le besoin d’analyser en profondeur les griffures. Ils pourraient alors mettre en place des dispositifs de sécurité pour que cette étude se déroule dans des conditions les plus humanisées possibles. Tout en préservant l’extérieur de la menace, à l’insu des habitants de Rougers-les-bois. Un dispositif prompt à minimiser ma trahison à son encontre, si je devais recourir à ce choix. J’étais en proie à un dilemme, et la seule manière de savoir quoi faire au moment voulu, c’était d’entendre l’histoire qu’il avait à me raconter. Son témoignage sur sa rencontre avec ceux qu’ils appelaient les « Nains Velus ». 

 

Une histoire qui trouverait un écho avec d’autres cas dont je serai informé plus tard — à force de recherches et de contacts avec mes collègues de la Commission d’Ouranos —, et pouvant expliquer la soudaine bellicosité de ces visiteurs en France. En effet, cette race d’extraterrestres avait également été signalée en Amérique du Sud. Au Vénézuéla plus précisément. Et l’action stupide des premiers autochtones s’étant trouvé en contact direct avec ces êtres a — semble-t-il —, été l’étincelle ayant causé la mésaventure de Denis par la suite. Lors du retour de ces visiteurs en France, à la fin décembre 1954, puis dans les mois qui suivirent. Des visites tout aussi agressives que dans le cas de mon ami, qui allait créer un drame plus mortel au sein d’une autre famille de fermiers. Ceci avant que d'autres apparitions de ces êtres créent une sorte de panique dans la région. Au même titre que ce qui est arrivé au Vénézuéla, au sein des localités proches de l’incident survenu là-bas. Mais je reviendrai plus tard sur ces évènements. Pour l’heure, je vais d’abord me concentrer sur le récit de mon ami. Après qu’il se soit lui-même servi une nouvelle rasade de rosé — avalé d’un coup dans la foulée —, Denis a repris son ton grave. Les yeux légèrement dans le vide — montrant une concentration équivoque, pour sans doute être certain de ne rien oublier quant aux détails de ce qu’il avait vécu — mon ancien compagnon de guerre se décida enfin à me révéler l’exacte chronologie des fait. Ceux étant survenus au sein de sa ferme. Le 23 décembre 1954. 

 

En premier lieu, il faut savoir que l’exploitation de Denis se concentre sur la vente de fruits et légumes, ainsi qu’un peu de culture céréalière. Bien que cette dernière ne représente qu’un faible pourcentage de son activité totale. Quand il a acheté le terrain de sa ferme — quelques années après la guerre — il n’y avait que des friches pour la majeure partie. Ne restait que les ruines d’un ancien moulin dont personne dans la région ne se rappelait à quelle famille il avait appartenu. Même les registres de la ville ne possédaient pas cette information. Les ruines étaient là depuis bien des années, et si aucun autre fermier avant Denis n’a montré son intérêt pour ce terrain, c’est essentiellement à cause de la toxicité venant d’une nappe phréatique située sous la forêt proche. De quoi décourager n’importe qui voulant cultiver. Si Denis n’a pas eu trop de mal à obtenir toutes les autorisations pour établir sa future ferme, c’est parce que le notaire de la ville a vu en lui un pigeon facile à plumer, à cause de son statut d’étranger à la région. L’idée, pour le malin aigrefin, était de faire son beurre en vendant un terrain impropre — sur la durée —, à toute forme d’exploitation agricole. Tout en offrant à la commune de quoi remplir les caisses en termes de taxes foncières.

 

Denis m’a appris que le notaire et le maire de la ville de l’époque n’en étaient pas à leur coup d’essai. Ils s’étaient rendus coupable par le passe de coups pendables avec d’autres crédules, n’appartenant pas à la région. Souvent pour des terrains où de pauvres bougres désiraient construire une maison, et découvrant plus tard que le dit terrain recueillait des impossibilités à ériger quoi que ce soit dessus. Sol sableux, galeries de taupes tellement nombreuses que le gruyère formé dans la terre pouvait faire chuter toute construction... Les dommages étaient souvent très graves et surtout coûteux à remettre en état. Voire irréparables. Ce qui faisait fuir les victimes ailleurs, car incapables — le plus souvent —, de se retourner juridiquement contre les coupables.  Faute de moyens suffisants.  Se rajoutait à cela que les deux compères bénéficiaient de la complicité de nombre d’habitants. Des hommes et des femmes que les scrupules n’étouffaient pas, qui ont tiré avantageusement parti de ces magouilles à grande échelle. Ils y allaient bon train pour accuser les clients lésés de mensonges, aidés de documents falsifiés pour tromper les juges chargés des affaires.

 

Le maire faussait aussi efficacement la trésorerie de la commune. Ce qui lui permettait de tirer avantage des taxes et cotisations diverses de la commune, normalement reversables au fisc français. Par la suite, les margoulins indélicats ont fini par voir leurs actions découvertes, et se sont retrouvés là où était leur vraie place : la prison. Seulement, le mal était fait. Malgré les recours à sa disposition pour faire valoir son bon droit, Denis n’a jamais pu récupérer la totalité des dépenses investies dans la construction de sa ferme, l’achat du matériel agricole nécessaire à son projet, et nombre d’autres frais du même ordre. En fait, le peu qu’il a pu recevoir à titre de dédommagement — obtenu grâce à un avocat plus efficace et surtout moins véreux que ses collègues l’ayant précédé pour gérer les affaires de la région —, a été investi, en vain, dans le paiement des procédures judiciaires lui ayant donné raison. Quand il a compris que la terre acquise ne donnerait jamais de produits de qualité, il ne lui restait quasiment que ses yeux pour pleurer. Tout l’argent lui ayant servi à ériger ce qu’il voyait comme un rêve se concrétisant lui venait de ses économies. Pour sa plus grande partie. De l’argent épargné depuis des années, à grand coup de sueur avant la guerre, qui s’était vu fructifié par des intérêts bancaires à des taux très avantageux.

 

Cette ferme, cette exploitation, ce devait être son petit paradis personnel. Il devint un cauchemar, à cause de l’escroquerie dont il avait été victime. D’autant que ses parents, qui avaient — eux aussi —, participé à faire de ce rêve une réalité, ont perdu l’essentiel de leurs réserves pécuniaires. C’est d’ailleurs ce dernier point qui a fait le plus de mal à Denis : il culpabilisait pour avoir dilapidé l’argent de ses parents, en plus de s’être endetté par des emprunts importants pour finaliser les frais d’agencement de son exploitation. Quand l’affaire de la filouterie a fait la une des journaux, le père de Denis a mal supporté le choc. Pas seulement pour la perte de l’argent qui avait servi à acquérir des terrains presque inutilisables à l’agriculture. Mais aussi — et surtout —, parce qu’il voyait son fils malheureux de s’être fait escroquer, conscient que son rêve s’était transformé en une désillusion dont il ne se remettrait jamais. La santé du père de Denis s’est dégradée, à force de stress et d’autres facteurs liés : il est mort deux mois après la révélation de l’arnaque dans les médias. La mère de Denis a refusé la disparition de son cher époux : elle s’est défenestrée par la fenêtre de leur logis, trois jours après les funérailles de celui avec qui elle avait vécu pendant quarante années. 

 

Pour autant — malgré ces drames qui auraient pu détruire psychologiquement n’importe qui —, Denis s’est accroché. Il s’est encore endetté en faisant appel à des spécialistes de l’agronomie, afin de contrer les effets néfastes des nappes phréatiques responsables de son malheur. Celles ayant causé des ventes négligeables, du fait d’une productivité très faible — et parfois impropre à la consommation. Son entreprise n’a jamais pu être rentable, même maintenant. Bien que l’apport de divers produits dans le sol aient permis — progressivement —, à avoir raison de la toxicité émanant des bois jouxtant sa propriété. La qualité s’est améliorée, mais le bouche-à-oreille négatif a été désastreux. En cause : nombre de plaintes de la part de clients atteints de problèmes de santé. Tous dus aux fruits et légumes de Denis. Ce qui a mené à des procès aux conséquences financières catastrophiques.  à cause de l’ensemble de ce micmac financier et agricole dont sa société a souffert dès le début, Denis peine  à redresser l’équilibre perdu par tant d’années de scandales et de passage devant les tribunaux. Comme si ça n’avait pas été suffisant, la population de Rougers-les-bois a contribué à alourdir le mental déjà bien bas de mon ami, par son attitude hautement méprisable et rancunière...

 

Les complices des magouilles de l’ancien maire et du notaire emprisonnés se sont montrés revanchards à un niveau difficilement égalable. Ils refusaient de voir un non-natif du pays sortir vainqueur de cette sombre affaire, responsable pourtant de deux drames humains. Ce à quoi ces mêmes complices n’ont pas fait ressentir d’états d’âme à leurs actions. Pour eux, la mort des parents de Denis n’était en rien reliée au « pitchoune ». Le terme affectueux qu’on donnait alors au maire-escroc, dont le fils a repris les rênes de l’hôtel de ville. Ce dernier en veut également à Denis, au même titre que ses concitoyens. Et cela, bien que sachant la malhonnêteté de son géniteur à l’encontre de mon ami. À Rougers-les-bois, seul compte l’amitié que les uns ont envers les autres. Les actions des deux fautifs ne représentaient à leurs yeux qu’une « galéjade » sans grande gravité. Denis aurait dû se renseigner avant d’acheter n’importe quoi, au sein d’une commune où il n’avait jamais été véritablement été en odeur de sainteté. C’était le sort que les locaux réservaient aux non natifs comme lui. Qui plus est, à cause de la médiatisation portant ombrage à leur ville causée par le scandale — qui avait « sali » la réputation des familles du maire et du notaire en étant exposés à grande échelle, ce qui n’avait jamais été accompli lors des magouilles précédentes par leurs victimes —, leur commune s’était vue montrée du doigt. Toutes ces histoires de justice avaient provoqué des dommages collatéraux sur la respectabilité des fermiers du coin. Ceux-ci ayant vu leurs affaires impactées en termes de vente, car un grand nombre de personnes pensait que les produits issus des autres fermes possédaient également des défauts. On se méfiait, et des clients parfois de longue date ont préféré « changer de crémerie », comme on dit. 

 

Je comprenais mieux l’animosité des habitants à l’encontre de Denis, et donc de toute personne cherchant à lui venir en aide. Tel que moi. Cela expliquait aussi pour quelle raison ils s’étaient refusés à croire l’histoire des Nortek — eux aussi des « non natifs » de la région —, et pourquoi — tel que je vais vous le révéler — ils n’ont pas voulu porter crédit à la mésaventure de Denis. Perçu probablement par la majorité en tant que « ennemi de la tranquillité et des affaires de la ville ».  Il en était de même de la relative frilosité des gendarmes à ne pas porter suite aux demandes des Nortek en matière de protection. Les locaux voyaient d’un mauvais œil que quiconque porte atteinte au calme et au sérieux de leur commune. Les gendarmes s’étaient montrés contraints de venir dans les deux cas — que ce soit les Nortek ou mon ami —, mais ils n’ont pas réellement montré — aussi bien pour l’un que pour l’autre —, une véritable volonté d’aide. Ils ne comprenaient pas complètement ce qui était arrivé, car conscients que les témoignages récoltés comportaient des zones d’ombres qu’ils ne pouvaient expliquer. Malgré ça — vu que les cas dépassaient le cadre de leurs compétences, ils n’ont jamais cherché à aller plus loin que le minimum qu’ils étaient tenus de respecter. 

 

Dans de telles conditions, je commençais tout juste à appréhender les réticences de Denis vis-à-vis du Dr. Nathan. De peur de déclencher encore un tumulte qui ne serait que fort peu apprécié par les Rougériens. Le nom donné aux habitants de cette petite commune, hostile à toute personne n’étant pas né sur place. On se serait cru dans une ville du moyen-âge — avec ses superstitions et ses préjugés stupides —, plutôt que dans une ville française censément civilisée. En un sens, j’admirais Denis de tenir le choc, en continuant à faire survivre son exploitation, en regard de tout ce qu’il venait de me révéler. Cette commune et ses habitants étaient des monstres, mais mon ami ne voulait pas tout abandonner. Il avait trop investi pour son rêve :  il se devait de persévérer. Ne serait-ce qu’en mémoire de ses parents. Eux qui avaient été des victimes éloignées de toute cette ignominie rurale. Passé ce petit aparté concernant les raisons de sa présence dans cette région — ainsi que le conflit permanent l’opposant aux autochtones —, Denis entra dans le cœur du sujet : la nuit du 23 décembre 1954. La raison principale de ma présence au sein de cette bourgade aux mœurs dignes des pires heures de l’ère féodale française. 

 

Cette fameuse nuit, Denis venait de finaliser les rares commandes de la semaine. Celles venant de clients faisant fi de la mauvaise réputation de son exploitation et de ses produits. Ceux qui permettaient à mon ami de survivre, obtenant tout juste de quoi assurer le remboursement de ses traites pour son matériel et les bâtiments de sa ferme. Dans la soirée, il avait aperçu de curieuses lumières dans les bois. Des flashes lumineux, s’actionnant par intermittence. Comme une sorte de code, tel que certains chasseurs utilisent lors de sorties nocturnes. Ou bien étaient-ce de nouveaux curieux s’aventurant en direction de la ferme des Nortek ? Cette dernière n’était distante que de quelque 800 mètres de là. Sur le coup — par pure solidarité, et parce qu’il s’entendait bien avec le couple —, il a eu l’instinct d’aller voir de quoi il retournait. Mais — aussi vite qu’elles étaient apparues —, les lumières ont brillées par leur absence. Je me permets ce petit trait d’humour grammatical, parce que la suite est beaucoup plus sombre. 

 

Ne voulant pas s’aventurer à cette heure tardive dans les bois, sans savoir à qui ils pouvaient faire face — les responsables des lumières pouvant avoir des réactions violentes à son encontre —, Denis s’est contenté de rentrer à son domicile. Après tout — étant donné la soudaine interruption de la source lumineuse —, il était possible que les éventuels importuns s’étaient eux-mêmes retrouvés dépourvus de toute envie de continuer. Ceux-ci devaient sans doute avoir préféré rebrousser chemin. À défaut d’animaux, Denis possédait un chien. Je me souvenais vaguement qu’il m’en avait parlé il y avait quelques mois, lors de l’une de nos conversations épisodiques. Et, à dire vrai, je n’avais pas fait attention à l’absence du chien lors de mon arrivée chez lui, deux heures auparavant. L’évocation de cet animal que je ne voyais nulle part — au moment de son témoignage —, ne pouvait signifier qu’une seule chose : la bête n’était pas sortie indemne de la « rencontre ». La suite du récit me le confirma. 

 

Son compagnon à quatre pattes se montrait rarement bruyant. C’était un épagneul breton, très affectueux de ce qu’il m’en avait dit. Un animal errant qu’il a recueilli il y avait fort longtemps, dont la compagnie lui a permis de mettre de côté ses déboires avec la communauté de Rougers-les-bois de nombreuses fois. Il est arrivé un jour sans crier gare, dans la cour de la ferme. Denis n’a jamais su d’où il venait. Il a toujours supposé qu’il s’était échappé d’une ville des alentours. Ou bien que ses anciens maîtres — dotés du courage des sans-cœur—, ont décidé de l’abandonner, à cause d’un déménagement ou de vacances. Comme Rudy — le nom que Denis a donné au chien, en souvenir de son premier animal, lorsqu’il était enfant —, était apparu en plein été, cette dernière hypothèse paraissait la plus plausible. Denis a bien cherché à retrouver ses éventuels propriétaires. Ceci en placardant un dessin de l’animal — à défaut de disposer d’un appareil photo qui aurait sans doute rendu plus justice au futur compagnon. Mais cela n’a rien donné. Il a disposé ses affiches à Rougers-les-bois et dans d’autres villes, inscrivant son adresse pour qu’on lui écrive ou que l’on vienne directement à la ferme le rechercher — je rappelle que Denis ne disposait pas de téléphone personnel chez lui. Jamais personne ne s’est manifesté pour réclamer l’animal.  Finalement, il a décidé de l’adopter, se refusant de le laisser dans un refuge dans lequel il ne recevrait pas forcément l’amour que cette brave bête méritait.

 

Un choix judicieux tellement l’animal lui a apporté du réconfort lors de ses phases les plus sombres. Bref. Rudy dormait dans le salon. Il était environ 2 heures du matin quand ce fidèle gardien poilu s’est mis à aboyer de manière succincte, puis plus intensive. Ce qui a obligé Denis à se lever pour connaître la raison de ce comportement inhabituel chez son compagnon à quatre pattes. Le chien dirigeait ses appels vers la fenêtre la plus éloignée de la pièce. Celle du fond, donnant vers le terrain où se trouvaient potagers et arbres fruitiers, base de son exploitation. Rudy semblant s’agacer en se déplaçant entre la porte d’entrée et la fenêtre, Denis s’est empressé de s’habiller, avec l’intention de sortir. Il prit une lampe torche et un pistolet. Un vestige de nos années de frères d’armes, qu’il avait conservé tout ce temps. Juste au cas où.

 

En temps normal, il s’en servait pour faire fuir des animaux attirés par les légumes du potager. Des chevreuils ou de jeunes sangliers pour la plupart. Une fois dehors, Denis suivit le chien, qui se rua directement vers le terrain. Mon ami peina à suivre le mouvement, tellement le chien courait à vive allure, au mépris du danger que pouvait représenter ce qu’il avait repéré. Denis pensa bien sûr à la présence d’un animal de la forêt, comme c’était déjà arrivé plusieurs fois. Mais jamais Rudy n’avait manifesté une telle attitude bruyante dans ces cas-là. Il se contentait de gratter à la porte de la chambre de son maître, jusqu’à lui faire comprendre de le suivre, une fois l’avoir réveillé. Là, il agissait de manière bien plus désordonnée. Une fois arrivé sur place, Denis comprit très vite la raison de l’affolement de son chien.

 

Éclairé par la lumière de la lune, il vit une grande sphère — d’une blancheur éclatante —, postée en plein milieu d’une des nombreuses et larges allées où étaient disposés des pommiers. Le vaisseau — car il était évident pour Denis qu’il ne pouvait s’agir d'autre chose, se souvenant de la description faite du même phénomène par les Nortek — en luisait presque, agissant comme un réflecteur naturel à l’astre lunaire. Pour autant, ce n’était pas le plus inquiétant. Une ouverture sur l’un des flancs était visible. Il en descendait un escalier à priori métallique. Au bas de ce dernier, se trouvait une créature que Denis reconnut immédiatement comme l’un des êtres décrits par Gilles Nortek. Un de ces fameux « nains velus » aux allures simiesques. Le visiteur semblait attendre quelqu’un, ou quelque chose. Son regard se portait devant lui, en direction des pommiers situés à l’opposé du vaisseau. 

 

Denis ne voyait plus Rudy, mais il l’entendait aboyer au loin. Fortement, et avec insistance. Dédaignant la créature près du vaisseau, Denis s’est précipité en direction des aboiements à toute allure, jusqu’à parvenir à sa position. Le temps d’arriver sur place — un parcours qui lui parut des heures et le faisant parvenir au grand potager, dont le terrain côtoyait celui des pommiers —, il n’entendit plus le moindre son. Craignant qu’il soit arrivé un malheur à son animal de compagnie, Denis a accéléré. Dans le même temps, il entendait d’autres sons derrière lui : ceux de quelqu’un qui courait, lui aussi. Vraisemblablement l’autre créature qui avait dû l’apercevoir se diriger vers l’endroit où se trouvaient ses semblables. C’était l’hypothèse la plus probable, et pouvant expliquer le soudain silence de Rudy.

 

Bien que sachant ce danger derrière lui de la part d’un être dont il ignorait les intentions, Denis a continué de courir. Il est finalement arrivé devant le spectacle de deux autres créatures se trouvant au cœur du potager. L’un des deux portait Rudy. Celui-ci ne paraissait plus montrer le moindre signe d’agacement, acceptant d’être dans les bras de son kidnappeur. Non loin, un autre être était affairé à récolter divers légumes, avant de les disposer dans une sorte de grand sac en toile. Sans montrer d’inquiétude apparente à la présence de Denis. Ce dernier — par pur instinct de défense envers un ennemi, un réflexe qu’il avait hérité de ses années de résistants à mes côtés —, a voulu tirer sur la créature tenant Rudy. Il a visé les jambes pour faire tomber la bestiole bipède, afin qu’elle relâche sa proie. Il n’en eut pas le temps. 

 

D’un coup, il ressentit une immense douleur dans le dos. Ce qui le fit s’affaler sur le sol. Quelque chose de pointu venait de lui asséner un coup violent dans les omoplates. Comme… Comme les griffes d’un animal. Il repensa alors de nouveau aux descriptions de Gilles Nortek sur ses visiteurs. Ainsi que la vision rapide qu’il avait eu de l’extraterrestre resté près du vaisseau, quelques centaines de mètres plus loin. Cette espèce de singe avec une tête défiant toute logique anatomique, aussi ronde que l’engin spatial qu’il gardait, et un corps aux longs bras munis de griffes démesurées. Ce devait être ces mêmes griffes qui venaient de frapper son dos avec une violence inouïe. Une nouvelle attaque le fit hurler, ressentant — avec encore plus de hargne —, comme l’effet de plusieurs couteaux dans sa chair, creusant son dos. 

 

Malgré la souffrance, Denis parvint à se retourner et tira plusieurs fois dans la direction de son assaillant. La douleur qui l’envahissait ne lui permit pas bien de voir s’il avait atteint sa cible. Des larmes coulaient de ses yeux, embuant sa vue. Puis, il ressentit de nouvelles blessures sur ses avant-bras, très violentes. Il plaça ces derniers devant son visage, dans un nouveau réflexe de protection. Il avait lâché son arme : il se retrouvait sans défense face à son adversaire. Il pensait sa dernière heure arriver, à la merci d’une mort imminente. Pourtant, les attaques cessèrent d’un coup, sans qu’il sache pourquoi. Denis n’osait pas enlever ses bras, de peur que cela déclenche une nouvelle attaque sournoise de son agresseur. Parvenant à ouvrir les yeux, qu’il avait fermé l’instant d’avant — là aussi dans un instinct de défense et de survie —, sans retirer ses bras et se servant de l’interstice entre chacun d’eux pour voir devant lui, il put alors découvrir qu’il n’y avait plus rien en face. 

 

Se relevant péniblement, il regarda autour de lui. Plus aucun de ces extraterrestres au caractère vindicatif ne se trouvait sur place. Rudy non plus n’était plus là : ils l’avaient emmené avec eux. Il ignorait pourquoi. Parvenant tout juste à marcher, essayant de surmonter les souffrances dues à ses blessures, Denis reprit le chemin de l’allée où le vaisseau s’était posé. Celui-ci avait disparu. À sa place, un cercle noir et fumant. Ainsi que des branches du pommier proche complètement calcinées, et dégageant également des fumées noirâtres. C’était comme si on les avait aspergées au lance-flammes. Des fruits montraient également des traces du contrecoup subi par le décollage du vaisseau. De même que le gravier de l’allée. 

 

Denis inspecta le ciel, pensant y trouver une trace de l’engin des « nains velus ». Seul un ciel étoilé était visible, accompagné d’une lune illuminant la scène où il se trouvait à cet instant. Ce qui lui avait permis de voir en détail la surface noircie par une chaleur intense, résultant du départ des extraterrestres. Il est resté quelques minutes sans bouger, scrutant désespérément les cieux, ne ressentant plus le feu des blessures de son corps. Puis, celles-ci — en refroidissant —, le sortirent de sa torpeur. Il se retint de crier, tellement le mal ressenti était horrible. Il se traina presque jusque chez lui. Une fois arrivé, il s’appliqua à dénicher de quoi soigner ses plaies dans l’armoire à pharmacie de la salle de bains. D’abord les bras. Puis —, en s’aidant du miroir —, le dos. Il banda sommairement le tout, bien que sachant pertinemment que cet artifice serait sans doute insuffisant à empêcher une éventuelle infection. 

 

Il a hésité avant de contacter la gendarmerie. Il gardait en mémoire l’aventure des Nortek qui — bien avant lui — avaient été les cibles de moqueries leur ayant coûté la respectabilité de leur entreprise. Sans compter les habitants qui s’en sont donnés à cœur joie pour leur déverser leur haine, les traitant d’affabulateurs. Sans compter tout ce qui a suivi. Les journalistes, les curieux... Denis savait qu’il subirait les mêmes quolibets méprisants. Peut-être même pire. La suite lui donna raison. Il a attendu le lendemain matin avant de trouver le courage de prévenir tout de même la gendarmerie. Ne serait-ce que pour justifier les dégâts près des pommiers et la disparition de Rudy. Comme il s’y attendait, une fois les gendarmes passés — qui ont fait preuve de la même désinvolture que pour les Nortek en voyant le sol et les branches brûlées —, Denis a été la cible de nombreuses attaques verbales et malveillantes.

 

Cette fois, les gendarmes n’ont même pas procédé à des analyses, comme pour les Nortek. Ils connaissaient les difficultés financières de l’exploitation de Denis, et — au contraire de ses voisins fermiers — il disposait de produits inflammables lui servant à se débarrasser du bois mort des arbres, ou pour effectuer des brûlis dans ses champs de céréales. Bien qu’il fût impensable que ces produits puissent atteindre une chaleur propre à infliger de tels dégâts sur les lieux du supposé atterrissage que Denis avait décrit, les gendarmes n’ont pas cherché à en savoir plus. La trop proche description des êtres ne pouvait être — selon eux — qu’une récupération malhonnête de l’affaire Nortek. Ils se refusaient à perdre du temps auprès de quelqu’un qui — manifestement —, ne cherchait là qu’un moyen d’attirer l’attention sur une activité défaillante financièrement. Ce fut tout juste s’ils ne l’ont pas accusé explicitement de tentative d’escroquerie à l’assurance.

 

Un comble pour quelqu’un qui avait été — dès son arrivée dans la commune —, la victime des malversations des habitants. Pour autant, Denis n’a pas voulu insister. Il voyait bien que tout le monde l’avait déjà catalogué. Avant même qu’il puisse prouver qu’il n’était en rien l’escroc qu’on voyait en lui, profitant d’une affaire qui avait déjà fait beaucoup de mal à la respectabilité de la commune. Une seconde affaire, c’était de trop. Aussi bien les gendarmes que les Rougériens — tous détracteurs de Denis —, il était hors de question pour eux de donner du crédit à une tentative aussi stupide de médiatisation. Médiatisation qui a quand même eu lieu, faisant les choux gras des journaux locaux. Et seulement eux.

 

Pour les Nortek, plusieurs journaux nationaux avaient fait l’effort de couvrir l’affaire. Toutefois, les nombreuses déclarations des gendarmes — soutenus par les Rougériens —, ont nettement avancé des soupçons de canular avéré. Ce qui remit fortement en cause la légitimité du couple de fermiers, qui avait déjà été sujet à controverse. Fort de cette déconvenue, les grands quotidiens se sont massivement laissé convaincre par la gendarmerie de ne pas parler de cette deuxième affaire des « Nains velus de l’espace ». Reprenant ainsi l’appellation de Denis. La seule chose que tous ont acceptés des déclarations de Denis. Ce qui se montra bien maigre. Une nouvelle « ferme des étoiles », cela sentait le réchauffé — pour reprendre l’expression des journalistes mis au courant —, et ne faisait pas sérieux. Pour beaucoup, rien n’était crédible, s’appuyant sur les rapports des gendarmes qui préconisait à Denis de rester le plus discret possible sur son « affaire ». Ils lui ont presque intimé l’ordre de ne pas chercher à ébruiter son cas hors des limites de la commune, s’il ne voulait pas subir des désagréments fâcheux de la part de la justice.

 

On lui avait expressément indiqué que la gendarmerie s’était montrée plus que magnanime, en regard de ce qu’il avait subi par le passé, ayant affecté son portefeuille et son mental. Ce qui ne devait pas l’empêcher de ne pas abuser de la patience des autorités. Une menace à peine voilée de la « fermer », sous peine de finir ses jours en prison. La goutte de trop pour Denis. Son désir de ne pas m’en dire trop au téléphone — lorsqu’il m’a contacté, car soucieux du risque que cela entrainerait —, était encore plus compréhensible à la lumière de ces révélations. Si l’un des Rougériens avait le soupçon que je veuille relancer l’affaire — en soutenant Denis —, il s’empresserait de relater mon action aux gendarmes. Avec les conséquences que cela pouvait entraîner pour mon ami Bien plus que pour moi, qui était une sommité dans le domaine, et bénéficiant donc de nombreux appuis nationaux. Notamment la Commission Ouranos. 

 

J’étais fasciné par l’histoire de Denis et son lien avec celle des Nortek. Au vu de ce qu’il venait de me préciser — et le dédain des journaux nationaux à son encontre —, je comprenais pourquoi je n’avais pas été informé. Contrairement au cas de ses amis fermiers, qui — bien que je ne l’eusse pas jugé suffisamment sérieux —, était parvenu à mes oreilles et mes yeux. Pour détendre l’atmosphère, nous avons ensuite parlé de choses un peu plus gaies, nous promettant de revenir sur le sujet dès le lendemain. Le souper fut moins morose que je ne l’avais craint. Denis s’étant conformé à traiter de notre passé commun. Histoire de se coucher avec moins de tension. Malgré ses précautions, j’ai eu un mal fou à trouver le sommeil. Je n’arrêtais pas de penser aux deux affaires contées, tâchant de mesurer l’équilibre entre le plausible et le complètement farfelu. 

 

Je suis resté un peu plus longtemps que prévu chez mon ami. Ce qu’il m’avait permis de mettre à jour était tellement extraordinaire, que je me devais d’approfondir son témoignage. J'envisageais de rencontrer Gilles Nortek pour en discuter. Si tant est qu’il accepterait d’en traiter avec moi. En toute discrétion bien sûr. Hors de question de le mettre dans l’embarras. D’autant qu’il me suffirait de recenser tout ce qui avait été dit dans la presse et ailleurs pour récolter les informations nécessaires, en cas de refus de sa part. Sans compter qu’il y avait Denis pour combler d’éventuels petits « trous de mémoire » concernant le processus de ces visiteurs. Toutefois, ça ne remplaçait pas un contact direct avec les témoins principaux, au même titre que Denis venait de le faire.

 

Je ne doutais pas qu’il m’ait retranscrit de manière détaillée l’aventure de ses amis fermiers. Mais, d’expérience, je savais que parfois, on masque volontairement certains aspects qu’on juge trop incroyable à ses proches. Une manière de ne pas perdre trop d’estime de leur part. Ce qui est humain. Je comptais sur Denis pour décider Gilles à me dire absolument tout ce qu’il savait sur sa rencontre. Même les plus petits détails qu’il n’avait pas jugés utile de dire à la gendarmerie et aux journaux. Après tout, Denis — voyant l’incrédulité des gendarmes envers lui — avait bien caché le fait qu’il avait été blessé par les « nains velus ». Sans doute avait-il jugé préférable de ne pas les en avertir. De crainte qu’on ne l’accuse d’avoir été trop loin dans la supercherie, en s’automutilant pour affirmer ses dires. 

 

Je n’étais cependant pas au bout de mes surprises concernant ces visiteurs des étoiles bien plus singuliers que la normale. Déjà, le fait qu’ils s’étaient montrés aussi violent envers Denis — alors qu’ils avaient été relativement passifs avec Gilles Nortek —, cela m’interpellait. Dans le même temps, les circonstances pouvaient expliquer ce comportement. L’extraterrestre en charge de la surveillance du vaisseau, en voyant Denis courir — arme à la main —, en direction de ses congénères, cela a explicitement déclenché une réaction de défense légitime. Bien que son attaque envers Denis semble très disproportionnée. Mais, soyons honnêtes : je pense que n’importe qui aurait sans doute agi de même, en craignant de voir un ami se trouver en danger de mort face à un inconnu.

 

Je ne cautionne pas les actes de cet être, mais il est difficile de savoir comment réagirait quelqu’un se trouvant dans une situation analogue. En prenant contact avec mes collègues d’Ouranos les jours suivants, je découvrirais que les « nains velus » ne se limitaient pas à la France en ce qui concerne leur champ d’action. Un autre cas en Amérique du Sud serait porté à ma connaissance. Un cas qui en générerait d’autres dans ce même pays, avant un retour en force de ces êtres — et cette fois devant mes yeux — en France. Pour plus de discrétion, j’ai demandé à Denis de m’emmener avec sa camionnette dans une autre ville pour téléphoner, plutôt qu’à Rougers-les-bois. Pour des raisons évidentes. Je lui ai d’ailleurs demandé pourquoi il n’avait pas procédé de même pour me contacter le mois précédent.

 

Il m’a répondu que la raison en était la distance. Faire autant de kilomètres juste pour m’appeler — avec la dépense de carburant que cela occasionnait —, cela ne lui semblait pas justifié de manière répétée. Ce qui était tout à fait compréhensible. Quoi qu'il en soit, un premier appel auprès d'Ouranos — avec la demande de m’envoyer par courrier le résultat de leurs investigations en la matière —, dans l’espoir que mes collègues se renseignent sur d’autres éventuelles apparitions de ces « nains velus » fut fructueux. Je reçus un pli une semaine plus tard. J’avais fait part aux personnes avec qui je travaillais de mon désir de rester éloigné durant un mois, le temps de régler une affaire importante. Sans pour autant préciser de quoi il s’agissait, pour éviter toute « fuite » pouvant être préjudiciable à mon enquête. 

 

C’est ainsi que j’ai pu donner un vrai nom à ces visiteurs, en me basant sur la dénomination qu’on leur attribuait au Vénézuéla. Le pays où ces êtres ont marqué les esprits durablement, faisant même l’objet de nombreuses « unes » des journaux locaux. Le tout avec un nombre impressionnant de témoignages, de la part de personnes diverses par leurs professions. Les Hombrecitos. Un nom qui me plaisait bien et sonnait bien à l’oreille. Le premier cas là-bas concernait un commerçant, Gustavo Gonzales de Leon, et son commis : José Ponce. Le 28 novembre 1954. La manière dont ces deux hommes ont agi lors de leur contact avec les Hombrecitos, je pense que cela peut expliquer leur réaction violente envers Denis, lors de leur retour en France, à la fin du mois de décembre 1954. Oui, les bases de leur changement de comportement venaient de là : j’en étais certain. Une attitude qui trouverait son paroxysme dans la période allant de la mi-janvier 1955 jusqu’à la fin février 1955. C’est durant cette phase que les Hombrecitos allaient revenir à Rougers-les-Bois, et pas uniquement là...

 

À suivre…

 

Publié par Fabs

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire