7 nov. 2025

LA CROISIERE (Spécial Halloween)




L’amitié est un alliage sentimental des plus étranges. Il suffit d’une rencontre dans une cour d’école, dans une soirée, une convention pour que l’on se découvre des atomes crochus avec quelqu’un qui était un ou une illustre inconnue quelques instants plus tôt. Une rencontre qui s’est formée au détour d’une pensée qu’on a exprimée un peu plus haut qu’on l’aurait voulu — en proie à un agacement ou, au contraire, à une profonde admiration pour un sujet quelconque — pour que la personne nous côtoyant découvre que nous avions les mêmes goûts qu’elle. Ou du moins des aspirations très proches. On discute, on élabore des théories, on vilipende sur une célébrité ou un homme politique… et tout s’enchaîne soudainement. Sans qu’on s’en rende compte, on s’échange des sourires, des numéros de téléphone, des adresses… On se donne rendez-vous pour tout et n’importe quoi qui sert de prétexte à se revoir l’un et l’autre… Et, très vite, ces liens fragiles de départ — qu’on pense oublier une fois l’évènement nous ayant rassemblés se soit achevé — deviennent indéfectibles. D’inconnus, on se transforme en des frères et des sœurs sans qui on ne conçoit pas de partager nos petits tracas quotidiens. Des plus plaisants aux plus terribles. Ainsi naît l’amitié.

 

Qu’est-ce qui m’a rapproché de mes éternels complices, faisant de nous des pièces d’un puzzle reliées, malgré la distance nous séparant les uns des autres ? Je ne suis pas sûr d’avoir une réponse concrète à donner à cette question. Peut-être qu’il n’y en a pas. Peut-être que la constitution de notre petit groupe s’est construit par le plus grand des hasards en fait. Nous étions tous là au même endroit, au bon moment. Il ne faut pas chercher plus loin. 4 âmes partageant la même passion de la fête, de la musique et des anciennes civilisations. Je pense que le secret de notre amitié réside aussi dans le fait qu’on s’est jurés de ne jamais s’amouracher les uns des autres de manière trop sentimentale. Nous étions deux filles et deux garçons : on aurait pu croire que l’alchimie qui nous unissait alors allait faire de nous des clones de Chandler, Rachel, Joey, Ross, Phoebe et Monica. Les héros de notre série favorite à tous : Friends. Un show basé sur une troupe d’amis tous aussi déjantés les uns que les autres, mais incapables d’en vouloir véritablement à l’un de leurs membres, s’il arrivait qu’il commette une erreur. Aussi importante soit-elle.

 

On était comme eux. Nous étions notre propre version de Friends. Une troupe un peu plus réduite, mais s’adorant de la même manière. Mais comme évoqué plus tôt, nous nous sommes promis de ne pas former de couples, pour que ça ne serve pas de prétexte à déchirer notre belle unité. Attention : je n’ai pas dit qu’il n’y a jamais eu d’histoires de sexe entre nous, bien au contraire. Cependant, ça s’arrêtait à cette limite : une osmose entre nos corps, sans aucuns sentiments véritables. Des SexFriends : voilà ce que nous étions. Ça peut sembler bizarre pour certains, mais c’était notre mode de vie et la recette de la longévité de notre amitié. Comme — en plus —, nous vivions loin les uns des autres, nous retrouvant à l’occasion d’évènements particuliers dans la ville de l’un de nous, on peut dire que nous avions toutes les cartes en main pour faire durer ces liens entre nous. Gary pouvait réserver une chambre à l’hôtel le plus proche avec Nubia, pendant que moi-même je passais du bon temps avec Kora le temps d’une nuit. Et le soir suivant, on s’échangeait nos partenaires sans que ça suscite la moindre jalousie ou animosité de l’un ou de l’autre. J’ai oublié de dire qu’il m’est aussi arrivé de finir parfois des nuits avec Gary, pendant que les filles partaient ensemble dans leur coin. Je vous l’ai dit : l’unité parfaite, à tous les niveaux possibles et imaginables. 

 

Cette bisexualité, elle n’existait pas au départ. Sauf pour Kora et Nubia qui avaient déjà eu des expériences avant que se forme notre guilde de bons vivants. Pour Gary et moi, ça s’est fait naturellement, sans qu’on se pose de questions sur l’envie de se connaître mieux. On n’était même pas saouls ce soir-là. Cela faisait trois semaines que notre groupe à part s’était mis en place, et on venait d’assister à une conférence sur l’hédonisme dans l'Antiquité. Une doctrine qui a été révélatrice de notre volonté de ne jamais se prendre la tête pour des histoires de cul, ou d’opposition religieuse et politique. Nous étions en phase avec Aristippe de Cyrène concernant ce qui nous unifiait. Nous recherchions le plaisir, sans en ressentir les souffrances y étant liées. Alors, ce soir-là, pour Gary et moi, goûter à cette nouvelle étape de fusion de notre groupe, c’était une évolution logique de ce à quoi nous aspirions pour conserver intacte notre amitié.

 

D’ailleurs, à chaque fois que nous nous retrouvions tous les quatre, on multipliait les débauches sexuelles à travers les boites d’échangismes dans lesquelles nous nous rendions. Dès le lendemain, nous comparions nos expériences mutuelles avec nos partenaires d’une nuit. Qu’elles aient été parfaites ou plus médiocres. On s’en amusait, n’omettant aucun détail croustillant. Ce qui impliquait les descriptions les plus salaces qui soit, où les attributs masculins et féminins se retrouvaient au centre des conversations. Et dire que tout avait commencé par une simple soirée cosplay. Chacun de nous avions choisi non pas de nous revêtir de costumes de héros de mangas ou de films, mais des personnages de l'Antiquité. Le thème de la soirée était “les grands héros de votre enfance”. Je crois que nous avions tous le même esprit tordu sur la signification de l’accroche. J’étais en Ulysse ; Gary en César ; Nubia en reine de Saba ; et Kora en Pythie. Autant vous dire qu’on jurait clairement au milieu des Seiya, Harry Potter et Superman qui remplissaient l’espace de la salle dans laquelle se déroulait la soirée. 

 

C’est cette singularité — et l’amusement d’avoir chacun cette impression d’avoir tout foiré en termes de déguisement —, qui a fait que les échanges entre nous ont débutés aussi naturellement que ne le feraient des gosses à une soirée d’anniversaire. Entre rires et comparatifs sur la tenue de chacun, nous nous sommes vite aperçus que nous avions des points de vue sur l’art de vivre très proches. Tout comme la nature de nos vrais héros, très différents de la masse populaire présente dans ce type de festivités. Oui, on s’est connus comme ça : parce qu’on avait la même conception erronée du thème d’une soirée. Chacun était venu pour des raisons différentes. Kora parce qu’elle devait se rabibocher avec sa sœur — qui n’est finalement jamais venue ; Gary à la demande d’une amie, qui l’a snobé toute la soirée en découvrant le costume qu’il portait ; Nubia parce qu’elle accompagnait son frère, le DJ de la soirée ; et moi pour faire plaisir à mon pote de chambrée, qui voulait que je m’amuse autrement qu’en lisant mes livres d’histoire au campus. Quatre destins qui n’auraient jamais dû se croiser en temps normal, mais dont les passions ont fait devenir les meilleurs amis du monde. Et plus encore.

 

Comme je vous l’ai déjà dit, on n’envisageait pas de faire des sorties spéciales séparément. Tout évènement annuel — avec son lot de fête et d’animations de toutes sortes —, se devait d’être pratiqué à 4. Aucun de nous n’a jamais réussi à avoir une relation stable de son côté. Je pense que nos boyfriends et girlfriends partageant nos vies — de manière très souvent éphèmère —, appréciaient sans doute peu d’apprendre notre conception de l’amour libre, sans attaches aucune. Le noeud même de ce qui faisait notre unité de groupe unique. Les séparations avec nos partenaires respectifs étaient donc régulières, et servaient de fil de conversations entre nous à chaque rupture. Et autant vous dire qu’on ne mâchait pas nos mots sur nos ex entre nous. On se faisait fort d’oublier ces petits inconvénients de nos vies sentimentales, en choisissant qui allait faire quoi et avec qui dans le plus proche hôtel. Il nous est même arrivé quelques fois de filmer nos ébats, dans le but de se les projeter ensuite lors de soirées très privées. Très souvent chez le frère de Nubia. Celui-ci étant fréquemment parti un peu partout — pour participer à des raves ou de grosses soirées en tant que DJ officiel —, son appartement se retrouvait vide la plupart du temps. Et comme il ne pouvait rien refuser à sa petite sœur adorée, elle avait toujours l’assurance d’avoir la clé de son domaine durant ses absences. Toujours le week-end. Ce qui arrangeait chacun de nous. 

 

Pour autant, on s’était imposés comme règle principale de ne jamais se livrer à nos petites embardées sexuelles dans cet appartement. Par respect pour Nubia, qui avait la confiance de son frère. Les lieux servaient uniquement pour discuter, boire, fumer et mater films et séries. Que les programmes soient à la télévision, ou bien faisant partie de nos petites collections à part, tel que je l’ai évoqué. Bref, nous étions bien plus que des amis : nous étions une famille. Quatre tarés constituant la plus délurée et plus atypique des familles de cœur, aux mœurs tout aussi particulières, pouvant faire rougir n’importe quel puriste digne de ce nom. C’est lors d’une de ces soirées — après 20 ans passés à vivre de cette façon , qu’on a décidé de marquer l’évènement. Vingt ans de folies sexuelles et d’amitié, ce n’était pas rien : il fallait absolument que l’on honore cette longévité. On était à un mois d’Halloween. La fête par excellence pour nous tous qui étions aussi des fans de l’horreur. Quand on sait tous les meurtres et autres horreurs qui se sont déroulés durant l'époque antique — notre période de l’histoire favorite —, c’était assez logique, en y repensant, de posséder tous cette passion commune. 

 

Tous les quatre, nous sommes tombés sur une publicité sponsorisée sur nos fils Facebook respectifs. Une croisière. Une croisière se déroulant sur les cinq jours précédant le jour-J d’Halloween. Soit six jours au total. Plus deux jours de traversée pour partir du port de Bari — dans notre Italie natale —, jusqu’au Pirée. Là où nous changions de bateau pour le voyage final, consistant à faire le tour des Cyclades. 5 îles représentant autant d’escales. Le trajet passait par Milos, Santorin — sur laquelle nous passerions deux jours —, Naxos, Andros et enfin Kéa. Là où se déroulerait une fête somptueuse pour fêter Halloween. C’était une manière d’allier notre passion de l'Antiquité à la fête. On était un peu déçus que Mykonos ne fasse pas partie des escales — pour les raisons que vous imaginez, étant donné nos goûts pour la luxure et la réputation de cette île en la matière —, mais cela restait une magnifique manière de fêter nos 20 ans d’amitié. Pour vous montrer à quel point nos liens étaient forts, on a tous eu la même idée quand vint dans la conversation le sujet de cet « anniversaire » qui nous tenait tous à cœur. C’était décidé : cette croisière nous permettrait de commémorer à la fois Halloween et la longévité de notre groupe — tout en visitant les Cyclades, ce qui était parfait pour des passionnés des anciennes civilisations tel que nous. 

 

Les semaines qui suivirent, nous restions en contact permanent pour se tenir au courant de nos préparatifs respectifs. Dire que nous étions impatients de nous trouver sur le bateau serait un euphémisme, tellement l’excitation qui nous envahissait était à son comble. Pas un jour sans qu’on en discute en visio. Quand le jour-J arriva, la pression accumulée durant tout ce temps s’est déversée en embrassades et danses improvisées sur le port de Bari. Le lieu du point de départ de la future grande traversée. Ces deux premiers jours se montrèrent assez calme. Il faut dire aussi qu’ils ne représentaient pas le cœur de la croisière, qui ne débuterait qu’au Pirée, dès le changement pour le vrai navire devant assurer les festivités. Sur le trailer de la publicité, il était précisé que chaque jour serait ponctué d’animations tournant autour de l’horreur. Toutes assurées par divers artistes. Comédiens, jongleurs, maquilleurs, conteurs… Le top du divertissement en matière d’horreur. On s’est montrés assez sages durant ces deux premiers jours, ne cherchant pas à ajouter de nouveaux partenaires à notre tableau de chasse. Si vous voyez ce que je veux dire. Parmi les passagers, tous ne se rendaient pas au Pirée avec le même objectif que le nôtre. Ce premier bateau servait à différents tours operators, qui se partageaient l’exclusivité pour emmener leurs clients en Grèce.

 

À dire vrai, on aurait adoré profiter du séjour pour visiter quelques coins typiques de Grèce dans le même temps. Toutefois, on se disait que ça restait une éventualité que l’on pourrait s’accorder, une fois la croisière prévue effectuée. Après tout, on avait tous trimés comme des dingues dans nos boulots respectifs, dans le seul objectif d’obtenir des congés suffisants pour couvrir deux semaines. Ce qui permettrait un petit « extra » en Grèce, après notre croisière Spécial Halloween. On a quand même pu savourer les menus de luxe inclus dans le prix, et admirés le magnifique paysage de la mer pendant ces deux premiers jours. Nous avons même eu la chance d’apercevoir des poissons se déplaçant en banc, à la lisière de la surface. Un spectacle impérissable qui resterait gravé dans nos mémoires. Une fois arrivé finalement au Pirée, nous nous sommes dirigés à l’embarcadère sur lequel se trouvait notre nouveau véhicule maritime. Celui destiné à nous faire vivre le véritable but de notre voyage. Je ne cache pas que l’allure dudit bâtiment nous a fortement surpris.

 

Contrairement au navire qui nous avait emmenés jusqu’ici, ce second bateau montrait des dimensions nettement plus réduites. Nous qui pensions être en nombre équivalent aux passagers ayant représenté nos premiers camarades de traversée, la surprise fut grande. Dans les faits — en dehors de nous —, seuls 45 passagers se retrouvaient à attendre que les barrières fermant l’accès au bateau s’ouvrent. En comparaison des 350 de l’autre navire, cela représentait une différence énorme. Cependant, on se persuadait que la convivialité serait sans doute plus en adéquation avec la fête. Il y aurait moins de risques de lourdauds coupables de gâcher les festivités, comme nous en avions été témoins lors des deux jours précédents. Sans parler des gosses courants partout et manquant régulièrement de nous faire tomber, poursuivis par leurs parents en sueur, et harangués par des matelots demandant à ne pas prendre le pont pour un lunapark. On serait uniquement entre adultes. Ce qui n'était peut-être pas plus mal, vu que les images présentes dans le trailer promo de la traversée annonçait du assez lourd, d’un point de vue effets sanguinolents. Mais bon, ça restait un trailer : on se doutait bien que la réalité ne serait pas aussi réaliste que ces images aguichantes nous ayant  décidé à embarquer.

 

Le bateau montrait une allure assez sinistre à l’extérieur. Cependant, l'effet était sans doute voulu, au vu des festivités prévues pour nous mettre dans l’ambiance horrifique attendue. Malgré tout, les taches brunes séchées sur les bastingages — tout en apportant un ton des plus significatifs — nous mirent mal à l’aise tous les quatre. On se demandait si ce n’était pas un peu exagéré d’afficher d’emblée ce type de « décorations ». Certes, le thème de la croisière était axée sur l’horreur, mais quand même. D’autant qu’on apercevait aussi — rejetés par les turbines du bateau vers l’arrière — des trainées rouges parsemées de ce qui ressemblait à des morceaux de chair. Le moins qu’on puisse dire, c’était que la société organisatrice n’y allait pas à moitié niveau ambiance. Et ce, avant même qu’on embarque. Je passerais sur divers autres aspects guère rassurants. À l’image de ce qui paraissait être des traces de coups assez profonds sur la tôle extérieure se trouvant juste en dessous du poste de Capitainerie. C’était comme si on avait balancé des masses importantes de là-haut, ayant cognées les cloisons avant d’atterrir plus bas sur le pont. 

 

Une impression qui se confirma sur ce dernier, porteur de marques significatives. Comme des morceaux de bois semblant avoir été frappés par un objet pointu, ou des trainées de mains ensanglantées sur les portes d’accès menant aux cabines. Shoggotha — le nom de la firme organisatrice —, avait  mis le paquet pour foutre la trouille aux passagers. Nous avions beau être habitués à tout ce qui a trait à l’horreur, d’autres éléments troublants se montrèrent assez dérangeants. Notamment, des effluves sortant de quelques bouches d’aération à l’intérieur, aux senteurs assez nauséabondes. Ou encore des morceaux de chairs criantes de vérités, trouvées au sein des fibres de la brosse servant au nettoyage des toilettes. Un sentiment de mal à l’aise partagé par d’autres passagers, avec qui nous avions fait connaissance à l’issue de notre premier repas du midi, au sein de la salle à manger du navire. Eux aussi avaient remarqué des détails un peu trop poussés dans le réalisme, découverts à l’intérieur de leur cabine. Tel qu’un morceau de ce qui ressemblait à un os plastifié — en tout cas à première vue —, coincé dans la grille d’un radiateur. Ou encore des touffes de cheveux présents dans l’armoire à linge, étonnament humides. 

 

Le soin pris par le personnel de l’Eldritch VII pour semer l’angoisse parmi les passagers était déstabilisante. On ne s’attendait pas — et visiblement les autres voyageurs pensaient comme nous — à une démonstration aussi poussée dans l’horreur manifeste. C’était tellement bien fait qu’on s’est plus d’une fois posé la question : était-ce du factice ou de vrais morceaux de chair, d’os et de sang ? Nubia a même retrouvé un passeport dans un tiroir. Ses pages étaient parsemées de sang. Gary, de son côté, a découvert une dent sous son lit. Vraiment, le voyage promettait d’avoir son lot d’éléments propres à terroriser n’importe quel esprit fragile. Et les expressions faciales du personnel n’étaient pas en reste. C’est simple : si je n’avais pas vérifié par moi-même qu’ils étaient des êtres vivants — en tâtant leur pouls à l’occasion d’une feinte de chute dans un couloir —, on aurait pu jurer qu’il s’agissait de véritables zombies dénués de toute émotion. Et nous n’étions que le premier jour.

 

Quant au contenu du premier repas, je préfère ne pas m’avancer, mais la viande ne ressemblait à rien de ce que je connaissais. En observant attentivement les têtes affichées par mes compagnons — ainsi que d’autres passagers —, je n’étais pas le seul à m’interroger sur la nature des morceaux dans nos assiettes. C’était annoncé être du mouton. Mais, franchement, ce mouton-là avait dû souffrir du voyage pour arriver jusqu’aux cuisines du bateau, vu son goût… particulier. Certains des matelots étaient grimés de manière parfois maladroite. Ce n’était cependant pas le cas de tous. Pour d’autres, le maquillage semblait nettement plus « naturel », si je peux le désigner ainsi. L’un d’eux montrait ce qui apparaissait être des branchies sur les côtés de son cou. Elles bougeaient comme si le marin respirait véritablement grâce à elles. La décoration de la salle — et d’autres endroits du navire destinés à nous divertir —, je préfère ne pas préciser tout ce que j’ai ressenti en m'y rendant. La liste des détails troublants serait trop longue. Le reste de la traversée allait nous procurer d’autres sources de stress, et pas des moindres.

 

La première nuit, Nubia est venue cogner à la porte de ma cabine. Elle était terrorisée. Quand je lui ai demandé ce qui se passait, elle a tout juste réussi à me préciser qu’elle avait entendu des souffles rauques venant de son armoire. Chaque fois qu’elle allumait, les sons disparaissaient, mais revenaient quand elle éteignait. Elle n’arrivait pas à trouver le sommeil à cause de ça, et me demandait si elle pouvait dormir avec moi. Sans autre intention. Je connaissais trop bien Nubia pour savoir qu’elle n’aurait jamais inventé une telle histoire, juste pour passer une nuit de sexe en ma compagnie. Qui plus est, son regard était équivoque : elle était dans un état de terreur non feint. Toute la nuit, elle a grelottée. Même en étant blottie dans mes bras. Elle me disait qu’elle voulait sentir quelque chose de rassurant sur sa peau. Je ne l’avais jamais vue dans un tel état. Si elle a fini par s’endormir, je m’en suis montré incapable.

 

Le lendemain, alors que nous fûmes réveillés à 7 heures par une fausse mélodie — qui ressemblait plus à des cris stridents de quelqu’un qu’on égorgeait qu’à une musique “creepy” —, Gary me fit part qu’il avait — lui aussi —, joué les « doudous » anti-stress avec Kora. Cette dernière avait également entendue des sons similaires. Mais venant des tuyaux de la salle de bains pour sa part. Pour éviter d’autres crises de panique, il fut décidé que les filles resteraient avec nous tout le temps de la croisière, afin de leur éviter d’autres désagréments nocturnes du même ordre. La matinée fut ponctuée par notre première escale, à Milos. Nous y restâmes de 10 heures du matin à 16 heures de l’après-midi. Heure à laquelle le bateau repartait pour la suite du voyage. Une étape qui nous a permis de nous remettre des émotions de la veille. Un séjour passionnant. Cela faisait bizarre de se dire que c’était de cette île que venait la fameuse Venus exposée au Louvre, en France. Nous nous y étions rendus une fois, à l’occasion de nos congés d’été, il y avait un peu plus de 10 ans de ça. Nous avons pu voir de loin le site de fouilles de Phylakopi, la baie et les vergers de l’île, ainsi que la mine désaffectée de souffre, sur la côte est. Nous étions détendus, et avons retrouvé le sourire. Nubia et Kora semblaient avoir oubliées la nuit détestable leur ayant fait fuir leur cabine. Quand nous sommes revenus au bateau, nous en étions à nous demander ce qui nous arriverait dans les heures à venir. Si on nous on avait dit que nous arriverions à paniquer à la simple idée de revenir sur un bateau, jamais on n’aurait pris cela au sérieux. Et pourtant, l’angoisse qui nous avait quitté le reste de la journée revint immédiatement après avoir reposé le pied sur le pont. 

 

À l’heure du repas, nous eûmes droit à d’autres plats étranges, mais nous faisions mine d’apprécier, histoire de ne pas vexer le chef cuisinier présent dans la salle. Il questionnait chaque attablée pour demander si tout leur convenait. Lui aussi était bizarre. Sa démarche… On aurait dit celle d’un crabe. Je sais : c’est idiot. Pourtant, je vous assure que c’est l’impression qu’on a tous eu, moi et mes camarades. Le chef n’avançait qu’en marchant sur le côté, faisant des pas croisés. Jamais on ne l’a vu avancer droit devant lui. Ni même reculer quand quelqu’un l’appelait, dans le but de demander des précisions sur la constitution d’un nouveau plat venant d’être servi. Il effectuait des déplacements propres à n’utiliser que sa marche de côté pour se rendre vers le passager l’ayant appelé. C’était vraiment malaisant cette manière de bouger. Le plus curieux, ce fut quand Gary me fit remarquer un détail encore plus troublant. Il y avait moins de passagers dans la salle. La veille — mis à part 4 personnes qui n’avaient pas assisté au repas, prétextant d’une grande fatigue à des membres du personnel du bateau — tous les passagers étaient présents.

 

Tandis que là, près de 12 personnes manquaient. Et cette fois, nous n’avions pas entendu parler de personnes ayant préféré rester dans leurs cabines. Il y avait 12 absents. La musique entraînante de l’orchestre qui jouait des thèmes de films horrifiques célèbres devint soudainement moins attrayante. Parmi les personnes n’étant plus là, figurait un couple avec qui nous avions discutés la veille. Ils nous avaient d’ailleurs fait part d’un autre élément bizarre. Ayant eu l’occasion de discuter avec nombre de passagers, ils avaient remarqué que tous ici avions eu connaissance de la croisière par une publicité s’étant affichée sur notre fil Facebook. 49 personnes. Il aurait dû y en avoir 50, mais personne ne savait ce qu’il était advenu du passager manquant au départ. Plus étonnant encore : le couple avait fait part de leur voyage à plusieurs amis. Ceci en les appelant par téléphone. Aucun d’eux n’avait vu cette publicité nous ayant tous rassemblés ici — au sein de ce bateau —, pour profiter de cette croisière spéciale Halloween. Aucunes de leurs connaissances n’avaient entendues parler de la société organisatrice, Shoggotha, et du bateau servant à la croisière : l’Eldritch VII. D’ailleurs, pourquoi VII ? Les précédents navires de la firme avaient-ils tous sombrés, pour une raison ou pour une autre ? Ou bien était-ce juste une lubie de la société ?

 

Toujours est-il que ce soir-là, après avoir fait part au chef de notre satisfaction de ses plats — bien que nous pensions tous le contraire —, nous sommes revenus à nos cabines. La nuit fut de nouveau agitée. Il devait être environ 3 heures du matin quand nous avons entendu des cris venant d’une des autres cabines. C’était assez sourd. Cela devait venir du pont inférieur. Nubia ne voulait pas sortir. Son expérience de la veille l’ayant profondément choquée, elle préférait éviter de repasser devant sa cabine, qui lui rappelait trop de frayeur. Je suis donc sorti seul à la pêche aux renseignements. Ce fut assez court à vrai dire, car je fus arrêté dans mon élan par le capitaine. Qu’est-ce qu’il faisait dans le couloir à cette heure-là ? Il m’a précisé de repartir me coucher. Que lui et son personnel avaient les choses en main. Quand j’ai demandé de quoi il retournait, il s’est contenté de dire que des passagers avaient été en proie à des cauchemars. Rien de grave. Voyant que, de toute façon, le capitaine ne me laisserait pas aller plus loin, j’ai obéi. à contrecœur. Je me suis recouché non sans mal. Nubia dormait déjà. Je remarquais un tube d’anxiolytique sur la petite table près du hublot, avec un verre d’eau vide. Je ne pouvais pas en vouloir à mon amie. Avec ce qu’on avait traversé jusqu’à maintenant, difficile de tenir le coup sans recourir à des aides chimiques. J’ai d’ailleurs moi-même pris un cachet. Sans ça, je pense que j’allais droit vers une deuxième nuit blanche. Ce qui n’aurait pas été du meilleur effet pour la suite de la croisière.

 

Le lendemain matin, nous étions arrivés à Santorin. L’île que beaucoup supposaient avoir inspiré Platon pour son récit traitant de la mythique Atlantide. Bien cette supposition se soit avérée ne reposer sur rien de concret, et même contradictoire à certains détails exposés par l’un des pères de la philosophie. Nous devions rester deux jours sur place. Ce qui permettait au personnel de faire des vérifications d’usage, ainsi que du ravitaillement pour le reste du voyage. Le nombre de passagers avait encore baissé. Après avoir effectué un comptage discret, je constatais que nous n’étions plus que 32. Cinq de moins que la veille. Je n’en ai rien dit à mes compagnons, pour éviter une panique de leur part. Malgré cette précaution, les journées suivantes ont eu vite fait de leur faire rendre compte de cette réalité : des passagers disparaissaient. Sans que ça inquiète le moins du monde le capitaine et les matelots sous ses ordres…

 

Santorin étant bien plus peuplée que Milos — et pourvu de plusieurs lieux où dormir —, on s’est entendus pour ne revenir au bateau qu’à l’issue de la fin du deuxième jour d’escale. Cela permettait à chacun de se sentir plus serein, et nous donnait l’occasion de visiter tranquillement les hauts lieux archéologiques de l’île, bien connue des passionnés de vieilles pierres. Comme nous. Deux jours où — pour la première fois — on a vraiment profité de notre séjour. Sans angoisse, sans interrogation sur le contenu des repas et bien d’autres étrangetés. Et surtout, sans penser à autre chose que le plaisir de s’amuser et explorer les alentours. Quand il fallut revenir au bateau, à l'issue de ces deux jours presque paradisiaques — comparé aux jours précédents — j’ai vu la mine anxieuse de mes amis dans la salle à manger, à l’heure du repas. Le nombre de passagers avait encore baissé. Je ne pouvais plus cacher ce fait. 7 autres personnes avaient disparues. J’interrogeais méthodiquement un des matelots — l’un de ceux ressemblant le moins à un hybride entre le poisson et l’humain par son maquillage bien trop réaliste —, mais ça ne m’apporta pas grand-chose. Celui-ci se contentant de dire qu’il ne voyait pas de quoi je parlais, et que tous les passagers étaient présents. Il y avait juste quelques-uns qui ne se sentaient pas bien et étaient restés dans leurs cabines. Tout simplement.

 

Un mensonge. Un mensonge éhonté même. Nous savions tous que parmi les passagers manquants figurait le fameux couple dont je vous ai parlé tantôt. Gary s’était rendu à leur cabine. Personne n’avait répondu. Il n’avait perçu aucun son de l’intérieur, après avoir plaqué son oreille contre la porte. Toutes celles du bateau se révélaient assez fines, et nous avions eu l’occasion de constater à quel point il était aisé d’entendre des galipettes et autres joyeusetés de la part de passagers. Ce qui nous avait fait sourire, car nous demandant si nous-mêmes serions entendus de la même façon. Bien que jusqu’à présent, la seule fois où nous avons cédé à nos envies de sexe, ce fut lors de notre escale à Santorin. Nubia et Kora ont goûté à la « marchandise » locale masculine, pendant que Gary et moi avions fait de même pour découvrir si les beautés grecques du coin étaient aussi douées au lit que leurs yeux mutins le faisait supposer. En revanche, ce bateau coupait court à toute forme de libido exacerbée, tellement la peur nous dissuadait de nous adonner à ce type de loisirs. 

 

Les escales à Naxos et Andros furent autant de disparitions supplémentaires, agrémentées de nouveaux mystères survenant surtout la nuit. Des pas dans le couloir s’ajoutant à des chuchotements ; des odeurs de brûlé sortant des grilles de ventilation ; ou encore des bruits sourds semblant provenir de la coque du bateau. Et quand nous demandions ce qui en était à un marin, la réponse était quasiment toujours la même : “je ne vois pas de quoi vous parlez. La nuit a été calme. Vous avez dû rêver”. C’était comme une récitation que le personnel du bateau paraissait avoir appris par cœur. Ce qui augmentait encore plus notre peur de nous trouver dans ce navire, avec la crainte que nous soyons les prochains à disparaître. Et impossible d’appeler qui que ce soit : nos portables ne recevaient aucun réseau à bord. Quand nous avions une escale — ne parlant pas la langue et les dialectes locaux —, nous nous révélions incapables de nous faire comprendre, pour espérer nous faire rapatrier par une autre compagnie. Les portables ne fonctionnaient pas mieux sur les îles. Tout au plus parvenions-nous à obtenir un appel tellement brouillé qu’aucune conversation n’aboutissait. 

 

 Avant que nous n’arrivions à Kéa, le nombre de passagers — nous compris — était tombé à 14. On ne posait même plus de questions à qui que ce soit. Même les autres voyageurs semblaient douter de tout et n’importe qui. Peut-être même qu’ils pensaient que nous étions dans la manigance, car restant parmi ceux restants encore à bord. À dire la vérité, on se posait la même question les concernant. Ce qui n’arrangeait en rien notre peur croissant de plus en plus, au fur et à mesure qu’on s’approchait de Kéa. C’était l’ultime étape de la croisière. Après tout ce que nous avions constatés durant le voyage jusqu’ici , qu’est-ce qui pouvait bien nous attendre là-bas, en guise d’apothéose ? Nous avions espéré vivre un voyage mémorable pour fêter Halloween : nos souhaits ont été exaucés au-delà de tout ce qu’on pouvait imaginer. On ressentait de plus en plus l’impression de se trouver dans la peau d’un troupeau de bétail dans un abattoir, attendant le moment où notre tour arriverait. Ce qui se montra à Kéa, jamais je n’aurais pu le concevoir, tellement cela appartenait à l’invraisemblable et remettant en question tout ce que je savais de toute forme de cosmogonie. Quelle qu’elle soit dans le monde, à travers toutes les strates de l’histoire…

 

Nous étions donc le dernier jour. Les animations promises dans le trailer vantant les mérites de la croisière n’étaient pas celles que nous attendions. Il y a bien eu des soirées rythmés par des numéros de funambules, des jongleurs utilisant des sortes de citrouilles en bois enflammées… Ou bien encore des concours de cosplay et de maquillages depuis le départ. Mais sur des périodes assez courtes, et pas vraiment entraînantes. Les véritables « animations » étaient autres, consistant à se servir des passagers comme matière première pour on ne savait quelle raison. Dans les faits, ces derniers n’avaient pas réellement disparus. Le personnel s’était simplement employé à les mettre de côté, pour l’apothéose qui s’annonçait. Les festivités finales étaient prévues le soir. Le capitaine nous avait servi un long speech dans l’après-midi, remerciant tous les passagers de leur coopération pour que cette dernière journée se termine en beauté. C’était assez ironique de dire ça, car — à ce moment-là —, on n’était plus que 12 bédouins, tremblant tous autant les uns que les autres en tentant de le cacher le plus possible. Chacun de nous pensant sans doute en secret au moyen d’échapper à ce qui nous attendait, maintenant que tout le monde s’était rendu compte des disparitions régulières ayant marquées le voyage. 

 

Le capitaine nous ayant prié d’attendre dans nos cabines — en attendant qu’on vienne nous chercher pour le grand final —, on n’a eu d’autre choix que de suivre ses recommandations. De toute façon, n’importe quelle évasion — là où on se trouvait — était vouée à l’échec. Il était 23 heures quand des marins sont venus cogner à nos portes de cabine, et autant vous dire que ce fut assez musclé. On n’a pas eu le temps de réagir : les marins nous ont empoignés l’un après l’autre, avant de nous menotter les poignets, tout en nous demandant de nous la fermer. Pour reprendre leurs mots exacts. Nous avons été emmenés sur le pont, puis descendus sur l’île. Il y avait quelque chose de bizarre. Les autres îles sur lesquelles nous avions accostés durant le voyage étaient toutes habitées. Elles montraient des structures humaines dès qu’on s’en approchait. Nous avions vu Kéa de loin, plus tôt dans la journée. Juste avant le speech du capitaine. L’île qui se présentait devant nous, ce n’était pas Kéa.

 

Il n’y avait aucune forme d’architecture faisant penser à une présence humaine. Mis à part une sorte de temple se trouvant sur une colline. L’île était dépourvue de toute végétation, aussi loin qu’on pouvait l’observer. Cette colline et son temple représentaient les seuls attraits des lieux, qui brillaient plus par leur absence de vie qu’autre chose. Le plus effrayant, ce fut quand nous avons constaté la présence d’une foule de personnes sur la plage — le seul élément non pierreux de l’ile — qui nous faisait face. Comme il n’y avait pas de quoi accoster pour le bateau, nous avons été emmenés en chaloupe. Trois voyages furent nécessaires pour déposer les 12 passagers que nous représentions. Mes amis et moi-même avons été conduits en dernier. Une fois sur la plage, nous avons eu un aperçu de l’horreur qui nous attendait. Bien que nous étions encore loin d’imaginer toute son étendue à ce moment précis.

 

Tous les passagers  disparus étaient là. Comment avaient-ils pu être dissimulés à l’intérieur du bateau ? Se pouvait-il qu’ils s’étaient révélés être bien présents dans leur cabine, mais drogués ? De manière à ne pas pouvoir émettre de cris, ou s’agiter suffisamment pour montrer leur présence ? Ou bien — ce qui était plus vraisemblable — placés dans les cales du bateau ? Peut-être y avait-il une pièce attenante à la salle des machines — impossible à connaître pour de simples passagers comme nous —, dans laquelle les marins avaient parqués les « disparus » ? Quel que soit le moyen employé, toujours était-il qu’ils étaient tous là, sur cette plage. Ils avaient été disposés autour d’un immense glyphe tracé dans le sable, attachés sur des poteaux ressemblant à des monolithes. Tous d’un noir opaque. 38 structures de pierre — taillées à la main de toute évidence , et portant des écritures cunéiformes en divers endroits de leur surface. On avait bâillonnés et enchaînés les pauvres ères aux monolithes. Comme on le faisait pour les visages pâles dans les westerns. Sauf que là, ce n’était pas du cinéma. Ce n'étaient pas des Indiens. C’était… autre chose. Ce que je prenais pour des apparats incroyablement réalistes ne montrait que la réalité des choses constituant le personnel. L’un après l’autre, tous retirèrent leurs masques de peau humaine et leurs uniformes. Un déshabillage macabre révélant des épidermes flasques et ruisselants, parsemés d’une sorte de lichen marin de couleur verte, phosphorescente par endroits. Leurs visages… Leurs vrais visages… On aurait dit des clones de l’étrange créature du lac noir. Leurs mains et leurs pieds se palmaient, à la suite d’une phase de transformation se déroulant sous nos yeux ébahis. Je supposais que ces êtres avaient la faculté de modeler leurs corps pour qu'on ne se doute pas de leur vraie nature. Seuls certains d’entre eux se révélaient moins doués à dissimuler ce qu’ils étaient sous leur forme “humaine”. Ce qui expliquait les branchies apparentes que j’avais prises pour des systèmes ultra-sophistiqués de maquillage.

 

Pendant que nous devions nous mettre à genoux — afin d’assister à la suite des opérations —, celui qui avait été le capitaine se plaça au centre du glyphe géant et se mit à déclamer une invocation — ou un truc du genre. Dans le même temps, plusieurs matelots se placèrent près des passagers enlevés, semblant attendre le signal de leur chef. Après un temps qui me parut interminable, le capitaine se tut et se contenta de hocher la tête en direction d’un des marins. Ce dernier égorgea immédiatement l’homme se trouvant devant lui, à l’aide des griffes constituant l'une de ses mains palmées. Une véritable arme organique, aussi tranchante qu’une poignée de rasoirs collés ensemble. Juste après, tous les matelots postés près d’autres passagers exécutèrent le même geste. Dès que l’un avait égorgé sa cible désignée, il se déplaçait pour se diriger vers un autre et effectuer le même rituel. Ce fut un spectacle horrible. Malgré l’obscurité, nous apercevions le sang gicler à un rythme régulier, faisant glisser les corps sans vie le long de leur monolithe respectif. Une ronde macabre où le fluide vital de tous ces hommes, toutes ces femmes, se déversèrent sur les rainures du glyphe tracé devant eux dans le sable. 

 

En fait, il n’y avait pas que du sable. En tout cas, je le supposais, vu que les filets de sang résultant des sacrifices coulaient en suivant le cheminement des rigoles au sol. Celles formées par les nombreuses aspérités du glyphe géant. Jusqu’à ce que l’ensemble de la forme picturale soit remplie entièrement, et se pare d’un rouge vif éclairé par la lune,  scintillant à la lumière de cette dernière. Après ça, le capitaine fit signe aux autres créatures de se diriger vers le temple. Dans le même temps, les matelots qui nous retenaient à genoux nous forcèrent à nous relever. Ils nous firent comprendre de prendre la suite des autres, vers le temple. Nous passions à côté des cadavres de celles et ceux qui avaient été nos compagnons de voyage. Je me posais la question : pourquoi ne faisions-nous pas partie de ce groupe ? Qu’est-ce qui était si spécial chez nous pour que l’on nous offre un traitement de faveur ? Aujourd’hui, je n’ai toujours pas la réponse. Mais j’anticipe. Une fois arrivé au temple, on nous détacha. Nous fûmes installés sur des sortes de sièges en pierre, garnis de cette même écriture qui garnissait les monolithes de la plage. 

 

Le capitaine se mit à réciter une autre invocation, toujours dans une langue que je ne parvenais pas à définir. Ce n’était ni du latin ou du grec ancien. Je n’étais pas un linguiste chevronné, mais j’avais tout de même entendu des discours exprimés dans ces langues. Les prononciations ne semblaient pas appartenir à une logique humaine, utilisant des sons qui me semblaient impossibles à produire par une gorge de notre espèce. Cette langue ne pouvait pas venir de notre monde, c’était une évidence. En même temps, vu la nature des êtres ayant fait de nous de la chair à sacrifice, était-ce vraiment une surprise ? Le pire vint au bout de quelques minutes. Le capitaine arrêta de psalmodier sa langue étrange et incompréhensible à bien des égards, et dirigea alors ses yeux vers l’océan. Il paraissait attendre quelque chose. Je portais mon regard dans la même direction, désireux de comprendre la suite des évènements. 

 

Très vite, j’aperçus un immense bouillonnement parsemer les flots de l’océan, qui était d’un calme rare l’instant d’avant. En quelques secondes, le bouillonnement fit place à un véritable déferlement d’eau projeté dans les airs, où se mêlaient écume, algues et d’autres éléments difficilement identifiables de là où j’étais. D’autant plus que moi et mes compagnons nous trouvions plongés dans une certaine pénombre, tout juste éclairée par des lampes disposées par les “marins” , dès notre arrivée au temple. Quand le phénomène aquatique s’acheva, je crus être en proie à un cauchemar. Une créature gigantesque sortait des eaux, créant une véritable onde de vagues s’échouant sur la plage, et se mêlant aux sacrifiés se trouvant sur celle-ci. L’être devait mesurer la hauteur d’un immeuble d’au moins 40 étages. Un colosse pourvu de multiples tentacules parsemant tout son corps, et baigné par la lumière de la lune. Je percevais des centaines de types de mollusques accrochés à ses jambes et ses bras ; des algues paraissaient sortir de ses épaules, des nervures de ses mains palmées et de sa gueule. Ses yeux étaient de forme ovoïdale de taille disproportionnée, ses pupilles remplies d’un noir opaque et comportant quelques légers reflets verts. Son torse était un amalgame de roches, de limons et d’espèces de poissons encastrés dans sa chair. Ils n’étaient cependant pas de simples morceaux morts, mais bougeaient en cadence avec le reste de la créature. Il était évident que ces parties organiques se révélaient être vivantes, formant un tout avec l’immense créature digne de la plus abominable des visions.

 

L’être s’avançait sur la plage, prenant soin d’éviter de marcher méticuleusement sur le lieu où se trouvaient les monolithes et leurs victimes attachées. Il visait le temple : c’était certain. Il ne lui fallut que quelques secondes pour l’atteindre. Nubia et Kora hurlaient de toute leur âme. Gary, lui, s’était évanoui. L’émotion, mixée à la terreur, avaient eu raison de sa résistance. Les autres restaient stoïques, ne sachant pas comment réagir. Le capitaine s’écarta, ainsi que la plupart des humanoïdes amphibiens. Seuls deux d’entre eux  s’appliqueaient à veiller à ce que personne ne cherche à s’échapper. En dehors de ces deux-là, l’ensemble des créatures se mit à chantonner une mélopée, d’où je retenais un seul mot compréhensible. Un nom que je devinais être celui de la créature qui s’approchait : Dagon. Ce nom résonnait en boucle dans ma tête et mes oreilles, à force de l’entendre. Comme une ritournelle dont on ne parvient pas à se défaire. La créature était maintenant à hauteur du temple, et stoppa son avancée. Elle semblait hésiter, regardant dans notre direction. Comme un enfant à qui on a demandé de choisir quel jouet il désirait. 

 

Sauf qu’à ses yeux — comme j’allais très vite m’en apercevoir —, nous n’étions pas des jouets, mais des friandises. Tout ce cirque, tout ce stratagème mis en place par cette société — celle créée probablement par d’autres créatures du même ordre que l’équipage de l’Eldritch VII —, se révélait être destiné à cette finalité. De la nourriture pour cet être de cauchemar. Des offrandes destinées à s’assurer la bienveillance de ce monstre envers leur peuple. Peut-être qu’il était une sorte de dieu pour eux, ou qu’il était celui qui les a fait naître. D’où cette forme de reconnaissance de leur part. Un peu comme on offre un cadeau à ses ainés, lors d’un anniversaire ou une autre occasion importante aux yeux d’un enfant. Car il semblait évident que ces êtres amphibiens étaient de cet ordre : des enfants. Des enfants désireux de donner un présent digne de ce nom à leur géniteur.

 

Dagon souleva tour à tour les différentes personnes que ses enfants avaient forcées à se placer sur ces sièges de pierre. Des trônes que j’apparentais à des bougies qu’on souffle sur un gâteau. Mon image d’anniversaire prenait ainsi tout son sens. J’ai entendu les cris de mes compagnons d’infortune, les craquements de leur os, leur chair se résumer au déchirement d’un morceau de viande qu’on avale goulûment ensuite. L’un après l’autre, ils étaient croqués, leurs corps déchiquetés, avalés, mâchés. J’ai même cru apercevoir un semblant de rictus de plaisir et de contentement de la part de cette monstruosité. Dagon en arrivait à notre groupe, qui fermait la « cérémonie ». Gary ne s’est pas rendu compte de ce qui lui arrivait. Il était inconscient. Du coup, il n’a pas dû souffrir véritablement, étant mort avant même que son cerveau ait pu concevoir la moindre souffrance. Alors que ce monstre surgi des eaux venait de se saisir de cette pauvre Kora, hurlant encore plus fort qu’auparavant — ce qui sembla amuser cette bête qui ridiculiserait celle de l’apocalypse —, je vis que les deux  amphibiens à mes côtés faisaient comme leurs confrères, relâchant leur surveillance envers moi et Nubia. Voyant la chance qui nous était offerte — je rappelle que nous n’étions pas attachés —, j’ai tenté de prévenir mon amie survivante de me suivre. Mais elle était complètement tétanisée par la vision de sa sœur de cœur se faire croquer par Dagon, hurlant de plus belle. Elle avait complètement perdu de vue que j’étais là, à ses côtés.

 

J’ai alors été forcé de prendre la plus dure des décisions que j’ai jamais eu à faire dans ma vie. J’ai abandonné Nubia. Je savais que je n’arriverais jamais à la faire sortir de l’état de choc dans lequel elle se trouvait. Elle était déjà perdue, avant même que la main de Dagon la saisisse. Les deux gardiens amphibiens censés me surveiller avaient toujours la tête baissée, les yeux tournés vers le sol, continuant de dire en boucle le nom de leur dieu au milieu d’autres paroles de ce langage venu d’un autre âge. Ou d’une autre planète, qui sait ? Je me suis levé, j’ai contourné le siège sur lequel je me trouvais l’instant d’avant, puis j’ai descendu l’un des escaliers de pierre permettant l’accès au temple. Celui de devant était inaccessible — à cause de présence de ce dieu des mers —, et celui de gauche m’aurait forcé à passer à côté des autres créatures toujours employées à chanter leur mantra interminable. Il ne me restait donc que celui de droite. Le seul qui me ferait passer inaperçu.

 

Je n’ai pas hésité : j’ai couru le plus vite possible devant moi, avant que Dagon ne s'aperçoive qu’il manquait un “sucre d’orge” à son gâteau d’anniversaire. Je me suis enfoncé dans le dédale de rochers composant le paysage de l’île, espérant y trouver une anfractuosité à même de m’y cacher, et j’ai attendu. Au bout d’un instant, j’ai perçu un long râle provenant de cette créature titanesque : elle avait dû se rendre compte qu’il lui manquait une friandise, alertant du même coup ses enfants. Je ne sais pas trop ce qui s’est passé ensuite, mais j’ai entendu d’autres craquements d’os et d’arrachage de chair. Je ne percevais pas le même plaisir dans les sons proférés par la créature, mais j’entendais très bien en revanche des cris de terreur émanant des « enfants » de Dagon. Il semblait certain que « papa » n’avait pas apprécié que son cadeau ne soit pas complet, et l’avait fait savoir à ses gosses. Leur punition a été de servir de remplacement au biscuit s’étant fait la malle. C’est à dire moi.

 

Dagon semblait s’acharner sur tout ce qui se trouvait à sa portée. J’ai entendu des multitudes d’autres corps déchiquetés. Des sons horribles qui me hantent encore aujourd’hui. Au moins autant que la vision de mes amis se faisant dévorer les uns après les autres. J’entendais aussi des sifflements fouetter l’air, des bruits de pierres s’effondrant. Il y avait fort à parier que la colère de « papa » Dagon s’était porté sur le temple. Les sifflements entendus étant vraisemblablement dus aux nombreux tentacules couvrant son corps de part et d’autres. Le festival colérique s’est assagi assez rapidement, et j’ai reconnu les pas lourds du monstre se dirigeant de nouveau vers la plage. J’ai attendu, attendu, attendu. Jusqu’à ce que je sois sûr de ne plus percevoir le moindre son, désignant ainsi le départ définitif de Dagon. Quant à ses enfants, je supposais qu’ils avaient tous payés lourdement de ne pas avoir satisfait pleinement leur Dieu et père. Les corps sur la plage… Ils étaient morts. Dagon ne devait pas s’y être intéressé à cause de ça.

 

Quand je suis sorti de ma cachette pour me diriger à mon tour vers la plage, ils étaient encore là. Seuls les corps vivants trouvaient grâce à l’appétit de ce monstre des eaux. En repassant par le temple, j’ai vu que celui-ci avait été entièrement détruit. Les ruines étaient parsemées d’un sang d’un vert très clair. La preuve du massacre des êtres hybrides amphibiens. Le bateau n’était plus là non plus. Dagon l’avait de toute évidence entraîné au fond de l’océan. Je me retrouvais seul sur une île constituée essentiellement de rochers, sans possibilité de survie. J’ai malgré tout réussi à rester vivant, en mangeant des crabes et divers mollusques ayant le malheur de tomber entre mes mains. Des repas crus, à défaut de pouvoir faire du feu.

 

Je me suis servi des vêtements des cadavres sur la plage comme couvertures. Ce qui m’a permis de ne pas mourir de froid. Concernant l’eau, à force de parcourir l’île, j’ai pu trouver un petit ruisseau sur le versant ouest. J’ai bien pensé à me nourrir de la chair des sacrifiés de la plage, mais je n’ai jamais pu m’y résoudre. Quand ceux-ci ont fini par pourrir au soleil, de toute façon, cette solution n’était plus envisageable. Ce qui me rassurait : au moins, je n’avais pas perdu mon humanité en me rabaissant à cette extrémité. J’ai tenu un mois de cette manière, jusqu’à ce que j'aperçoive un hors-bord trainant derrière lui un adepte du kitesurf. C’est ce dernier qui m’a vu sur la plage, agitant les bras pour attirer son attention, après avoir entendu le moteur du bateau. J’ai ainsi pu retrouver la vie civilisée, mais je n’ai jamais plus été le même. Pour ne pas passer pour un fou, j’ai expliqué aux autorités grecques un scénario plus plausible à accepter que la vérité. J’ai indiqué que le bateau de croisière dans lequel je me trouvais avec mes amis avait percuté un écueil  — ou quelque chose de similaire —, en pleine nuit. Le bateau a coulé avec tout le monde à bord. J’ignorais comment, mais je me suis retrouvé sur la plage de cette île inhabitée. 

 

Les restes des sacrifiés, je les ai jetés à la mer, afin de rendre crédible mon scénario. Les vagues issues des marées se sont chargées de faire disparaitre le glyphe et le sang. Vous imaginez bien qui si j'avais parlé de créatures amphibiennes pouvant prendre l’apparence d’humains — ayant mis au point le stratagème d’une croisière, pour disposer d’un nombre conséquent de sacrifiés en l'honneur de leur père, un dieu des mers —, j’étais bon pour l’asile pour le restant de mes jours. Alors, oui, je me suis tu. Qu’aurais-je pu faire d’autre ? Personne ne m’aurait cru. Tout ça était tellement… incroyable et terrifiant. J’ai perdu mes amis. Notre groupe a fini sa vie de la pire des manières. Bien sûr, nous avions chacun envisagé que nous ne serions pas éternels. Un jour ou l'autre, l’un de nous serait parti dans la tombe, ne nous laissant que des larmes et des souvenirs plein la tête. Mais mourir comme tout s’est déroulé, de manière aussi horrible… Jamais on n’aurait pu se préparer à une telle éventualité. Et moi encore moins que les autres. Je repense à cette publicité. J'ignore comment les enfants de Dagon choisissent leurs cibles. Comment ils parviennent à ce que seuls ces dernières réceptionnent le trailer qui nous a tous réunis.  Cela suppose des moyens techniques colossaux, ainsi que des infiltrations dans diverses sociétés reliées aux réseaux sociaux. 

 

Il est probable que la publicité à l’origine de tout est visible ailleurs, sur d’autres réseaux. Mais comment nous sélectionnent-il ? C’est un détail qui m’échappe. Je ne comprends pas. Quel est le critère les décidant à choisir l’un plutôt que l’autre parmi les humains visés ? Et pourquoi moi et mes amis — ainsi que les huit autres ayant fait partie du « dîner » de Dagon —, étions les friandises les plus adéquates à satisfaire le palais du père de ces créatures ? Un père bien peu reconnaissant, qui n’a pas hésité à dévorer ses enfants. Simplement parce qu’ils ont échoués à lui garantir un repas parfait, et surtout complet.  Je me torture sans doute trop l’esprit. Je ne connaîtrais jamais le fin mot de l'histoire dans tout ça, et c’est sans doute mieux ainsi. Tout ce que je dois retenir de mon aventure, c’est qu’il existe des créatures qui dépassent tout entendement humain. Elles sont tapies dans les océans et considèrent les humains comme des biscuits, tout juste aptes à combler leur estomac. Nous ne sommes probablement pas les seuls à servir les desseins d’autres de ces créatures. Des êtres vivant probablement dans les profondeurs la plupart du temps, dans leur milieu naturel. Des profonds : je trouve que ça leur va bien comme appellation. Des profonds aux ordres d’un Dieu et père qui serait capable de mettre fin à l'humanité tout entière, d’un claquement de ses doigts palmés. 

 

Il ne le fera sans doute jamais, à moins d’y être obligé. Mais en ce cas, il perdrait l’occasion de voir son anniversaire fêté dignement, avec les petites douceurs qu’il affectionne tant en point d’orgue : nous, les humains. Je songeais aussi au nom du bateau : Eldritch VII. Ce dernier n’existe plus désormais, mais il y en a donc six autres. Ou peut-être que les précédents ont également subi la colère de « papa » Dagon, après une autre erreur de la part de ses enfants ? Ce qui veut dire qu’il y aura forcément un Eldritch VIII — un jour —,  qui apparaitra quelque part sur Terre. Avec d’autres appâts, pour attirer des humains destinés à devenir des friandises pour un Dieu aquatique. Je préfère ne pas savoir. Même si je reçois à nouveau ce type de publicité sur mes réseaux, je n'en tiendrais pas compte. Les profonds devront me trouver un remplaçant. Je ne leur ferai pas le plaisir de rattraper leur faute auprès de Dagon…

 

Publié par Fabs

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