2 nov. 2025

DANS LES TENEBRES DU SAMAIN






Depuis mon plus jeune âge, j’étais fasciné par chaque action du druide de notre village, Hewald le Sage. Notre clan, les Durotriges, le consultait pour à peu près tout et n’importe quoi. Jamais le chef n’aurait pris une décision sans avoir demandé l’avis d’Hewald. Il était bien plus qu’un druide : il était un conseiller pour diverses tâches — militaire, botanique, vie familiale —, un guérisseur ou encore un architecte capable de déceler n’importe quelle faille dans une construction à usage agricole. C’était un personnage indispensable à la vie de notre village et personne n’aurait jamais commis la moindre remarque à ses décisions. Surtout pour la finalisation d’un ouvrage essentiel à la vie de notre communauté. Oui, vraiment, Hewald — aux yeux de beaucoup — représentait même un statut se trouvant au-dessus du chef officiel de notre village. 


Nombre de jeunes l’ont sollicité pour devenir son apprenti. Il s’y est toujours refusé, arguant qu’aucun des prétendants ne possédaient en eux ce qu’il fallait pour obtenir cet honneur. Seul un être d’exception — avec des capacités propres à l’impressionner par ses actes et pouvant démontrer son utilité exceptionnelle au sein du village —, obtiendrait son aval pour qu’il lui prodigue son enseignement. Moi qui l’admirais depuis enfant — comme tant d’autre de mes camarades —, jamais je n’aurais imaginé attirer son attention. Je me considérais comme ordinaire, sans le moindre talent particulier dans un domaine ou un autre — que ce soit pour l’agriculture, la chasse, la pêche, le commerce ou la construction. Jusqu’à ce que vint ce fameux jour où tout a basculé pour moi.


C’était une journée chaude et ensoleillée. Nous venions de fêter Beltaine, il y avait deux semaines. Beltaine — dans notre culture —, c’est le passage de la saison sombre de l’année à celle plus lumineuse. Elle débute le 1er Mai, et représente le point de départ de la reprise de la chasse, ainsi que des activités champêtres et agraires pour les agriculteurs et les éleveurs. Mon père m’avait imposé le poste de donneur d’eau aux villageois chargés des travaux aux champs du jour. Un travail ingrat, consistant à apporter des louchées d’eau à qui en éprouvait le besoin, à travers tout le périmètre des plantations. Ce qui m’exigeait de courir souvent pour m’acquitter de ma tâche. Il m’était interdit de boire dans le récipient en céramique contenant le breuvage. Celui-ci avait été purifié par Hewald, afin d’offrir de la force aux travailleurs à chaque gorgée et redonnant du cœur à l’ouvrage après un instant de fatigue. Pour étancher ma soir, je devais me contenter d’une simple gourde en peau de chèvre pour la journée. Ce qui montrait bien ma position très basse au sein de ma communauté, faisant la honte de mon père.

 

Nous étions à la mi-journée quand je fus témoin du brisement d’une roue du chariot servant au transport des cultures. Le hasard — ou peut-être était-ce prédestiné, comme me l’indiquerait Hewald plus tard — a fait que je me trouvais à seulement quelques mètres à ce moment-là. Mon grand frère se trouvait à proximité du véhicule et était sur le point d’être écrasé par le poids de la carriole et son contenu, sans que personne — tous pris par surprise — ne soit en mesure d’éviter le drame en devenir. Envahi par un instinct fraternel que je ne pus maîtriser, j’ai lâché l’amphore d’eau attachée dans mon dos violemment — qui s’est brisée sur le sol caillouteux du chemin où je me trouvais —, et je me suis précipité vers mon frère. Avant même que ce dernier ne soit percuté, j’ai lancé ma main droite en avant, dans un geste désespéré pour venir en aide au seul membre de ma famille qui me respectait un tant soit peu. Et là, l’incroyable s’est produit.


Inexplicablement — par ce simple mouvement de main de ma part —, le chariot s’est vu non seulement freiné dans sa chute, mais il a été repoussé sur plusieurs mètres. Loin de mon frère. Hewald a vu le miracle de loin, comme tant d’autres avec lui. Laissant les autres villageois vérifier que mon frère n’avait rien — une partie du lourd chargement ayant malgré tout eu le temps de se déverser à ses pieds — le druide s’est alors avancé vers moi prestement. Il affichait une mine satisfaite sur le visage. Arrivé à ma hauteur, il m’a pris la main. Celle détentrice de ce pouvoir que j’avais libéré sans comprendre comment j’avais fait. Il est resté plusieurs secondes à tâter cette dernière, puis le haut de mon bras, et enfin ma poitrine. Immédiatement, il s’est alors retourné en direction des villageois — encore à se demander ce qui avait bien pu arriver —, et leur a tenu ces propos que je n’oublierais jamais :

 

— Que ce jour soit célébré comme il se doit ! Le jeune Wolnoth le Fébrile devient dès ce jour mon apprenti ! Il recevra mon enseignement pour devenir celui qui sera amené à me succéder. 

 

Hewald revint vers moi et s’employa à présenter ma main vers les cieux — celle qui venait de déclencher ce miracle pour beaucoup. Il a déclamé le pourquoi de sa décision face à des villageois médusés, n’arrivant pas à croire que moi, l’incapable que mon père avait failli renier plusieurs fois à cause de la honte que je lui procurais — et seulement empêché par Hewald de le faire —, je pouvais devenir l’apprenti de notre vénéré et puissant druide. 

 

— Wolnoth ne devra plus être appelé « Le Fébrile » en ce jour. Il devient Le Miraculeux. Le pouvoir qui est en lui et qui vient de se révéler à vous est le signe d’un futur grand druide. Rares sont ceux à posséder ce don. Même moi, je n’ai pas cette capacité en moi de déplacer les objets par la seule force de ma pensée. Vous devrez désormais lui témoigner le respect dû à son rang. Quiconque le raillera, montrera du dédain ou encore de la jalousie à son encontre se verra banni du clan !

 

Hewald rabaissa ma main et mon bras, puis me parla d’une manière doucereuse et amicale. Un comportement qu’il n’adressait que rarement à qui que ce soit dans le village. Même pour des paroles de réconfort auprès d’une famille, après avoir sauvé leur nourrisson d’un étrange mal. Il me donna l’impression d’un père félicitant son fils pour un acte de bravoure.

 

— Wolnoth, tu es destiné à de grandes choses. Tu peux en être certain. J’avais décelé quelque chose en toi depuis ta naissance, mais je ne pouvais en parler tant que tu n’avais pas éveillé ce don en toi. C’est pour cela que j’ai toujours défendu à ton père de te chasser de chez toi et du village. Bien qu’il n’ait jamais véritablement compris ce qui motivait ces demandes de te préserver. Aujourd’hui, jeune apprenti, ta vie va changer du tout au tout. Tu es ce qu’on appelle un Saino. Une catégorie de druide très puissante. Tu es un enfant de la déesse Arianrhod et du dieu Borrum. La fusion du vent, du ciel et du temps. Mais cela est sans doute encore un peu confus dans ta tête. Ne t’inquiète pas : je t’apprendrai tout ce que tu as besoin de savoir te concernant. Toi et ton pouvoir béni des dieux. 

 

Il s'ensuivitensuivit un peu plus d’un an d’un intense apprentissage, pendant lequel Hewald m’enseigna les rudiments du langage druidique à travers des codex et ses propres connaissances, transmises uniquement de druide à druide. Il s’employa aussi à m’apprendre à maîtriser mes capacités magiques hors-normes. J’étais heureux de voir mon père se remplir de fierté à chaque souper, dès que je revenais le soir au sein de notre hutte. Quant à mon grand frère, j’étais devenu son jeune héros, et il m’harassait de questions sur chacune de mes journées en compagnie d’Hewald. Que ce soit au sein de sa demeure ou dans les alentours, dans le but de parfaire mon apprentissage. Bien entendu, je n’avais pas le droit de lui dire quoi que ce soit. Tout juste survolais-je certains détails pour ne pas le frustrer. Néanmoins, il ne m’en voulait pas de ne pouvoir lui en dire davantage sur ce qui m’était autorisé à révéler. Il était conscient qu’un druide en devenir tel que moi ne pouvait divulguer les secrets dont j’étais désormais détenteur. 

 

Les regards des villageois étaient remplis à la fois de crainte et de respect, se montrant ainsi conformes aux menaces d’Hewald en cas de manquement à leur devoir me concernant. Mes anciens ennemis — celles et ceux qui aimaient quotidiennement me rabaisser —, faisaient de même. Ce qui me procurait une jouissance intérieure que j’avais bien du mal à dissimuler. Chaque jour, je sentais mon savoir augmenter. Cependant, obtenir le plein contrôle de mon pouvoir de Saino demanderait des années avant d’en devenir maître. C’était la même chose pour tout ce qui concernait le reste en matière de connaissances des formules druidiques et autres compétences d’ordre botanique, architecturale, agricole… Tout ce qui devait faire de moi le digne successeur d’Hewald. Celui qui deviendrait la personne la plus importante du village. 

 

Je participais en tant qu’aide aux nombreuses processions liées aux fêtes religieuses propres à notre culture. C'est-à-dire celles ne pouvant être pratiquées que par un druide de haut rang. Je n’étais encore qu’un simple apprenti : je ne pouvais pas encore prétendre à les exécuter moi-même. Toutefois, servir d’assistant à Hewald lors de ces moments représentaient un énorme privilège. J’attendais patiemment que je sois en mesure de me retrouver au premier rang de ces processions, avec Hewald se contentant de m’observer afin de vérifier que je procédais efficacement à ma future fonction. Un rôle qui fut entaché d’un évènement qui allait à jamais plonger notre village au sein d’un cauchemar dont nous n’aurions pu imaginer qu’il arriverait. Surtout d’une telle manière.

 

Entre autres festivités annuelles, le jour du Samain était le plus important. Dans la culture celte, il représente le renouveau. Le passage à la nouvelle année celtique, le début de la saison sombre. C’est donc une fête de transition entre l’ancienne et la nouvelle année. D’une durée de trois jours, elle s’ouvre par des rituels consistants à éteindre chaque lumière présente dans le village. Personne n’est autorisé à allumer quoi que ce soit — même une bougie — sous peine d’irriter les dieux et se voir infliger de lourdes sanctions. Des peines pouvant aller jusqu’au bannissement si la personne est récidiviste, se moquant des traditions et coutumes celtes. Ce qui est perçu comme une insulte aux divinités et à la personne représentative de leur volonté. À savoir le druide en charge des processions. 

 

Symbolisant le soleil, une roue garnie de bougies est placé au centre du village. Bougies qui doivent impérativement être allumées par le druide. Dès lors, la tribu doit se conformer à respecter des heures précises pour s’affairer aux chasses, pêches et travaux des champs, avant la tombée de la nuit. Il est rigoureusement interdit de travailler une fois le crépuscule arrivé, et donc d’utiliser la moindre lumière pour ce faire. Cette période de trois jours est certes contraignante, mais elle est nécessaire pour le bien de la communauté, afin d’obtenir les faveurs des dieux lors de la nouvelle année qui s’annonce. Durant cette période, la lune s’assombrit, prenant des teintes presque rougeâtres dans certaines régions. Elle ne retrouve sa clarté et sa couleur habituelle que lors de la dernière heure du Samain. Celle durant laquelle le druide rallume les bougies de la roue symbolique, puis parcourt le village pour faire de même avec toutes les sources de lumière se trouvant dans chaque hutte. 

 

Si — par malheur, à l’issue de cette dernière heure , il reste ne serait-ce qu’une lumière dans le village à ne pas avoir été rallumée, les ténèbres entourant ce dernier resteront présentes pour l’éternité. Obligeant donc le village à dépérir et mourir à petit feu, car notre communauté a une particularité bien distincte d’autres. De même que la mise en lumière de la roue, le druide procède à une incantation destinée à envelopper le village d’une sorte de dôme invisible. Une barrière magique qui empêche quiconque de sortir durant les trois jours du Samain. Disons que c’est une précaution supplémentaire instituée par Hewald pour s’assurer à ce que personne ne commette l’erreur d’aller chasser ou se rende aux champs en pleine nuit. Ceci dans le but de ramener de quoi nourrir sa famille, car n’ayant pas été assez prévoyant pour subvenir à ses besoins jusqu’à la fin du Samain. 

 

Le dôme ne peut être franchi que par un druide, ou une personne bénéficiant de ses connaissances. Un apprenti tel que moi peut donc parvenir à passer la barrière sans encombre. En revanche, une seule personne à la foi peut franchir le dôme. Un élément qui a son importance, comme vous le comprendrez plus tard dans mon récit. Durant les trois jours, le village est donc doublement envahi par l’obscurité. En journée — même en présence d’un soleil à la clarté affaiblie —, et dès le soir tombé, une fois que la lune apparaît. Ce qui est loin d’être rassurant, le dôme renforçant l’effet de l’astre lunaire. Pour que chacun puisse manger à sa faim pendant cette phase, la semaine d’avant Samain, les villageois s’empressent de réunir les produits nécessaires pour se nourrir. Pas seulement à titre individuel, pour chaque famille et hutte. Mais aussi pour permettre les banquets rituels se déroulant à chaque fin de journée pendant cette période. 

 

Des banquets qui débutent dès le milieu de la journée, et s’achèvent avant la tombée de la nuit. Il y a aussi parfois des sacrifices d’animaux. Toujours dans le but d’obtenir les faveurs des dieux pour l’année à venir. Les restes de ces animaux ne sont pas consommés : ils sont enterrés dans une fosse prévue à cet effet, se trouvant derrière la hutte d’Hewald. Une manière pour le druide — là encore — de surveiller que personne n’ait l’outrecuidance de déterrer les corps des animaux sacrifiés. Si un villageois était surpris à cet acte hautement blasphématoire, c’est lui qui servirait de sacrifice au cours d’une cérémonie rituelle supervisée par notre druide. Et sa chair serait au menu du banquet du jour. Un élément qui aura également son importance pour vous permettre de mieux comprendre l’issue de mon histoire. 

 

Cela peut paraître inhumain et barbare, mais il s’agit de coutumes parfaitement habituelles dans notre culture. Rares sont ceux à avoir osé braver l’interdit lors des 4 festivités rituelles constituant l’année celtique. À savoir Samain (du 30 Octobre au 1er Novembre) ; Imbolc (le 1er Février) ; Beltaine (le 1er Mai) ; et enfin Lugnasad (le 1er Août). Vint donc le jour où Hewald venait de procéder à la mise en place du dôme, précédant les rites d’ouverture de Samain que je vous ai déjà évoqués. Au deuxième soir des festivités, je me pressais de revenir auprès des miens — dans la hutte familiale —, pour éviter de me cogner partout, du fait de l’absence de lumière. La nuit fut calme, comme celle l’ayant précédée. Ce n’est que le lendemain qu’une découverte funeste allait bouleverser et horrifier la vie de notre village, le faisant basculer dans l’incertitude, la peur et l’incompréhension.

 

Comme chaque matin au chant du coq, je me suis dirigé vers la hutte d’Hewald, afin de recevoir mon enseignement du jour. J’ai d’abord été surpris que celui-ci ne m’attende pas à l’entrée — comme il en avait l’habitude —, le sourire aux lèvres. Car ravi d’être témoin de mes progrès qu’il jugeait de bon augure pour la suite de ma future fonction au sein du village. Je me suis alors dit que mon maître avait peut-être un peu trop abusé de l’alcool lors des banquets de la veille, et je ne me suis pas vraiment inquiété. J’ai poussé la porte de bois et ai pénétré dans la hutte, me préparant à me moquer gentiment d’Hewald pour son manquement. Je savais qu’il ne m’en tiendrait pas rigueur, étant lui-même familier de petites blagues à mon encontre. Comme, par exemple, m’indiquer de fausses mesures d’épices pour certaines décoctions, et s’amuser de ma tête en constatant l’instant d’après des effets… surprenants de ceux-ci. Cela faisait partie de notre quotidien, se partageant entre la rigueur des leçons et la convivialité. Je ne m’attendais pas un instant au spectacle qui allait s’offrir à moi, une fois pénétré dans la pièce lui servant de lieu de repos.

 

J’ai d’abord été interloqué par son manque de réaction quand j’ai lancé une petite réplique railleuse à son intention, sur le fait qu’il n’était pas encore levé. Même avec une gueule de bois — ce dont j’avais été témoin de rares fois —, il était capable de percevoir le moindre son se trouvant dans sa hutte ou dans ses alentours directs. À tel point que je me demandais parfois s’il ne possédait pas un sixième sens, dû à une fusion avec un animal totem. Ce qui était une pratique assez courante chez les druides, bien qu’Hewald ne m’ait jamais précisé qu’il disposait de cette faculté. Mais il était possible qu’il me réservait cette information pour plus tard, quand j’aurai acquis un niveau suffisant dans mon apprentissage. 

 

Quoi qu’il en soit, son silence était inquiétant. En m’approchant, j’ai remarqué que son bras droit était ballant, hors de sa couche, et était parsemé de longs filets de sang tombant jusqu’au sol. Affolé à cette vision, je me suis hâté de vérifier qu’Hewald n’avait pas été victime d’une conséquence inattendue de son excès de boissons de la veille. Ce qui pouvait se caractériser par un rejet de sang de sa bouche, ayant occasionné un évanouissement, et expliquant la présence de ce sang le long de son bras. Mais c’était bien pire que ça… La peau de mouton recouvrant sa couche était gorgée de son sang, partout où je regardais. J’ai alors été marqué par la lividité de son visage, ses yeux vides et surtout la présence d’une longue ouverture à la hauteur de son cou : il avait été égorgé ! Qui ? Qui avait pu commettre une telle atrocité ? Hewald pouvait certes se montrer intraitable à certaines incartades des villageois, mais il restait une figure inattaquable de notre tribu ! Comment pouvait-on avoir eu le cran de tuer notre druide ? D’autant que sa mort allait provoquer un problème majeur, mettant en péril la vie même de notre village…

 

Comprenant la gravité de la situation, j’ai tout de suite couru en direction de la hutte du chef du village, tout en criant la nouvelle sur mon chemin. Cela dans le but d’attirer l’attention de tout le monde. Les faits étaient catastrophiques pour le bon achèvement du Samain. Sans Hewald, sans un druide de haut rang de son encablure — n'étant moi-même pas assez qualifié pour ça, du fait de mon statut de simple apprenti —, nous risquions de rester à jamais coincé dans les ténèbres. Plus grave encore : à cause du dôme magique — celui-ci ne pouvant être franchi par une personne non-druidique, même avec l’aide de quelqu’un comme moi — nous courions tout droit à la mort annoncée de notre village tout entier. Alerté par mes cris, notre chef — Egric le Sévère —, venait de se poster à l’entrée de sa hutte. Sans plus attendre, je lui apprenais la terrible découverte. Les autres villageois — se trouvant présents autour et ayant écouté mon annonce —, sont tombés des nues. Non seulement parce que tous se demandaient qui avait bien pu commettre un tel crime, mais aussi à caude de ce que cela sous-entendait pour le devenir de notre village.

 

Sans prendre le temps de s’habiller, Egric — suivi par nombre de membres de notre tribu — se précipita à la hutte d’Hewald, dans l’objectif de  constater la mort de la plus haute personnalité de notre communauté. Plus haute encore que lui-même. Il en a toujours été conscient, sans en ressentir la moindre honte. Toutes les tribus ne possédaient pas forcément un druide, et Hewald était de très loin le plus qualifié de toutes celles se trouvant dans la région. Alors, avoir quelqu’un comme Hewald au sein d’un clan était un privilège qui valait bien de mettre sa fierté de chef de côté. Les minutes qui suivirent furent terribles. Nombre de villageois ne pouvant cacher leur anxiété sur ce que cette mort signifiait pour tous. À savoir la crainte de voir le village rester à jamais coincé dans les ténèbres, avec l’éventualité plus que prononcée de mourir de faim. J’étais le seul à pouvoir franchir la barrière magique, et je n’avais pas l’âme d’un chasseur ou d’un agriculteur pouvant me permettre de remplacer tous les hommes de notre clan à l’extérieur. J’étais un apprenti-druide, et c’était cette fonction qui m’avait valu d’être revalorisé aux yeux de notre tribu. Chacun d’entre nous n’ayant pas oublié qu’en matière d’autres travaux, je me révélais être un incompétent absolu.

 

Une réunion extraordinaire sur la place du village fut de suite annoncée, avec pour objectif de décider de ce qu’il convenait de faire pour éviter au village de s’éteindre progressivement, faute de pouvoir se nourrir et commercer avec les villages alentour. Il en était de même pour les camps romains se trouvant non loin, et source principale de l’opulence dont bénéficiait notre communauté. Il ne fallut pas longtemps pour décider de m’attribuer une mission urgente, car étant le seul à pouvoir franchir le dôme. Comme il m’était impossible de permettre à d’autres villageois de faire de même — éliminant donc toute éventualité de chasse et de continuité des travaux des champs —, je devais absolument quérir un autre druide. Un druide acceptant de prendre la place de mon maître — au moins pendant quelque temps. Tout en espérant qu’il serait capable de briser le dôme après la clôture des rites de fin du Samain. 

 

J’acceptais le rôle qu’on me demandait de tenir et je partais du village dans la minute qui suivit, en quête d’un druide à même de nous sauver tous. Cela en s’employant à finaliser le rituel de fin du Samain, qui s’avérait indispensable à notre survie future. La route fut longue. Le chemin menant au Conseil des Druides — le seul en mesure de m’autoriser à m’adjoindre l’un des leurs pour sauver notre village —, serait parsemé d’embûches non-négligeables. Nos rapports avec les romains étaient bons, mais c’était uniquement parce qu’ils craignaient Hewald. Si jamais ceux-ci apprenaient que nous nous retrouvions sans défense, il n’était pas certain que nous ne ferions pas l’objet de fin des échanges commerciaux avec eux. Sans compter que nous devrions nous plier aux règles de la vie romaine, dont nous avions échappé jusqu’à présent. Nous en acceptions certaines, mais les plus contraignantes nous étaient épargnées, toujours grâce à Hewald. 

 

Les talents d’orateur de ce dernier — en plus des démonstrations de force magique dont il avait usé devant les troupes des camps romains, lorsque celles-ci s’installèrent non loin de notre village —, avaient été la clé de notre tranquillité et des accords spéciaux passés avec les romains. Sans lui, notre communauté risquait de payer cher l’affront que nous avions fait subir aux troupes romaines de la région, qui ne manqueraient pas de nous faire rappeler le changement de force. C’était un vrai parcours de la dernière chance qu’il m’imposait de réussir. Contourner les camps pouvait occasionner des interrogations de la part des vigiles, se demandant pourquoi je partais si loin hors du village. Parmi les accords passés entre Hewald et eux, il y avait l’obligation de ne pas s’éloigner au-delà d’un certain périmètre établi. S’il s’avérait que les romains s’apercevaient que l’un des nôtres transgressait ces accords, ils se rendraient au village pour demander des explications, et je ferais forcément l’objet d’une traque de la part de leurs troupes. 

 

Certes, dans un tel scénario catastrophe, les romains se rendraient compte de l’impossibilité pour eux d’entrer dans le village. Ils n’ignoraient pas les rites liés à Samain, ainsi que diverses traditions et coutumes en rapport avec la culture celtique. Si une troupe dépêchée sur place s’installait aux abords du village et me voyait soudainement arriver en compagnie d’un druide n’appartenant pas à notre clan, il était aisé de deviner qu’ils comprendraient une grande partie de la situation. Ce qui veut dire qu’il me serait impossible d’amener le druide dans notre village : je serais inévitablement arrêté et enfermé dans leur camp. En attendant d’être transféré probablement vers Rome, à destination des jeux du Cirque. Le druide, lui, serait raccompagné vers là d’où il était venu, sans trop d’encombre. Si ce n’est un rappel à l’ordre auprès du Conseil, qui devrait se tenir à carreaux après ça, pour éviter des sanctions de la part de l’armée romaine. Malgré les pouvoirs des druides, les romains pourraient très bien  ordonner que soit brûlée la bâtisse où siégeait le Conseil. Cela à titre de représailles de ce manquement aux accords romains. 

 

Pour toutes ces raisons pouvant amener à des dommages collatéraux énormes, je devais redoubler de vigilance quant à mon parcours. Tout en ne perdant pas de vue qu’il me fallait me hâter si je ne voulais pas irrémédiablement condamner mon village. Je n’étais même pas sûr que le Conseil m’accorderait ma requête, à cause des risques importants pour lui, tel que je vous l’ai évoqué plus tôt. Mais je n’avais pas le choix de tenter l’aventure. Il me fallait jouer à quitte ou double dans mon cas. Non sans ma — avec la peur au ventre de croiser une patrouille romaine sur le trajet —, je suis parvenu à Drogunum. Une petite cité rebaptisée par Rome, où il fut imposé au Conseil des Druides de vivre. C’était une manière pour les légions romaines de surveiller les activités de ceux-ci, pouvant se montrer dangereuses pour l’Empire romain. La ville en elle-même — vue de l’extérieur — montrait davantage des allures de forteresse qu’une simple ville. Elle était entourée de postes de garde qui surveillaient les quatre entrées. En tout cas, en temps normal. Je savais — par Hewald — que l’entrée Est était régulièrement dénuée de toute surveillance. 

 

La raison en était qu’une rivière se trouvait en face. Aux yeux des romains chargés de surveiller les faits et gestes d’éventuels messagers voulant se rendre à Drogunum, cette rivière représentait un obstacle important. Ils se disaient que — étant mouillé après une éventuelle traversée —, il serait aisé de distinguer un non résident de la cité en son sein. Plusieurs patrouilles romaines vaquant à heures régulières dans la ville, ces intrus seraient très vite repérés à cause de leurs tenues trempées. Une aubaine et une faille de la surveillance qui m’était profitable. Mes pouvoirs me permettraient de sécher ma tenue une fois sorti de la rivière. Je pourrais ainsi me déplacer dans la ville sans interroger quiconque parmi les romains. Ainsi, je parvins au cœur de Drogunum, là où se tenait le siège du Conseil des Druides. Celui-ci n’étant pas surveillé de près — les romains pensant sans doute que les patrouilles et les postes de garde s’avéraient suffisants —, je pus me glisser sans encombre à l’intérieur.

 

Obtenir une audience auprès du Conseil fut plus facile que je ne le pensais. Une fois exposé l’urgence de la situation à l’un des esclaves fournis par les troupes romaines pour l’entretien des locaux, celui-ci m’amena à son maître. Lui-même — une fois connu les faits —, me présenta au Conseil. Comme il était l’un des membres, cela facilita les choses. Ce fut difficile de contraindre le Conseil à m’aider à réussir ce pourquoi j’étais venu : j’ai dû faire appel à leur cœur et à la mémoire d’Hewald. Je savais qu’il était une personnalité plus que respectée au sein de ses confrères. Finalement, l’un des druides présents dans la salle d’audience accepta de remplacer temporairement Hewald au sein de notre village. Durant une période de six mois. Un temps nécessaire pour trouver un remplaçant définitif qui prendrait la suite. En toute discrétion bien évidemment. À l’insu des troupes romaines qui verraient cette « transaction » d’un mauvais œil, au vu des tensions en lice entre mon village et les camps romains se trouvant dans ses alentours. 

 

Accompagné d’Horik — le druide s’étant désigné en tant que successeur temporaire à Hewald, ce dernier étant un ami de longue date —,  je repris le chemin inverse pour revenir au village. Un voyage de retour qui fut ponctué de nombreux obstacles. Bien plus qu’il n’y en eut à l’aller, de manière incompréhensible. Parmi ceux-ci, nous avons croisé des brigands très vindicatifs, et nous nous sommes blessés en sortant de divers pièges disséminés au travers des bois que nous devions traverser. Il y a aussi eu un marchand ambulant qui avait accepté de nous avancer, et qui a vu ses bêtes tomber raides mortes sur un chemin. Sans qu’on comprenne la cause de ces décès inexplicables. Il serait fastidieux de tout énumérer, mais sachez qu’à chaque contretemps, l’angoisse de ne pas parvenir à temps augmentait, me faisant serrer davantage encore ma poitrine. Je craignais d’échouer. C’était comme si une force inconnue s’évertuait à ralentir notre épopée à Horik et moi. Une force qui avait du penser que je ne parviendrais pas à entrer dans Drogunum ou que ma tentative d’émouvoir suffisamment le Conseil — pour que l’on donne une issue favorable à ma demande d’aide — avorterait lamentablement. 

 

Nous sommes enfin parvenus au village. Mais avec toutes nos péripéties, il restait à peine une heure avant la fin du Samain. L’un après l’autre, Horik et moi avons franchi le dôme. Le druide fut accueilli en liesse par les villageois. Calmant l’ardeur de ceux-ci — et leur rappelant que le temps n’était pas aux acclamations —, Horik opéra à l’exécution des rites fermant la période du Samain. Cependant — là encore — la force qui s’était employée à nous mettre des bâtons dans les roues fit encore des siennes durant le processus. Si le point de départ des rites — dont la roue et ses bougies à rallumer —, se déroulèrent sans encombre, il en fut tout autre pour la suite. Plusieurs fois, des bougies dans les huttes se virent souffler après le passage d’Horik. Je ne pouvais pas le seconder pour cette dernière phase. Mon statut d’apprenti ne m’avait permis que de l’aider pour les phases préliminaires des rites. Le dernier stade des opérations devait impérativement être effectué par un druide de haut rang, tel que l’était Horik. Si je m’employais à l’aider dans cette partie du rituel, cela pouvait rendre caduc tout ce qui avait été fait depuis le début, et obliger à tout recommencer. Au vu du temps restant, il aurait été impossible de s’y atteler et de finir à temps la dernière phase. Horik n’avait d’autre choix que de revenir vers les huttes dans lesquelles je venais de constater l’extinction des lumières. Ce qui l’obligeait à renouveler ses actions en leur sein. 

 

Il ne restait alors que quelques minutes, et les lumières continuaient d’êtres soufflées régulièrement par cette force invisible qui visait le bon accomplissement des rites. La tension était palpable dans le village, chacun s’adressant aux dieux pour demander le pourquoi de cette épreuve, persuadés qu’ils avaient été courroucés par l’acte d’un des leurs. Raison de ce qui arrivait, mettant tout le monde en position de peur de plus en plus oppressante, au fur et à mesure que l’échéance de fin du Samain approchait. Malgré tous ses efforts et les miens, Horik ne put parvenir à allumer l’intégralité des bougies à temps. Il était trop tard. La lune redevenait sombre au-dessus du village. L’obscurité émanant du dôme se faisait plus intense qu’elle ne l’avait jamais été. Certains villageois tombaient à genoux de désespoir, implorant les dieux de nouveau, espérant obtenir une réponse qui ne vint jamais. 

 

À la place, nous avons enfin pu savoir l’origine de la force s’étant employée — avec succès — à faire échouer la quête que je m’étais pourtant juré de réussir. Seule condition de la survie de mon clan. Ce n’était pas une force, mais un souvenir de la cruauté des nôtres, se montrant sous la forme d’une jeune fille que nombre de nous avions oublié : Hildelith. Elle avait grandie, mais je me souvenais d’elle. Tout comme je me rappelais une partie de son histoire, et les actes monstrueux dont elle avait été victime par l’ensemble de notre communauté. J’étais moi-même très jeune à l’époque, et je ne connaissais pas tous les détails. Mais j’avais en mémoire une petite fille de 8 ans bannie du village, après que sa mère fut lapidée en place publique. Je n’ai jamais bien compris à l’époque le pourquoi de cette exécution horrible à laquelle j’avais refusé de participer. Ainsi que de ce bannissement tout aussi violent pour une jeune enfant. Hildelith s’est elle-même chargée du rappel à l’ordre de son histoire, face à des villageois dont les expressions faciales ne faisaient aucun doute quant à la compréhension de la situation. La raison du malheur leur tombant dessus, lié à leur faute impardonnable… Il était cependant trop tard pour regretter : Hildelith avait eu le temps de mûrement mettre au point sa vengeance dont nous étions les cibles…

 

— Vous vous souvenez de moi, je le sais… Bande d’assassins ! Je n’ai jamais oublié ce que vous m’avez fait. Ce que vous avez fait à ma mère… Je n’étais qu’une enfant… Mais vous m’avez abandonnée sans la moindre compassion… Je n’étais pas responsable des fautes de ma mère. Tout comme elle-même n’a pas choisie de commettre les actes dont on l’accusait. Vous ne jurez que par vos rites odieux. Il vous fallait une punition à la hauteur de la noirceur de vos cœurs, tous autant que vous êtes ! Une punition vous rendant esclaves à vie de vos ignominies… 

 

Elle s’approcha d’Horik, usant du même pouvoir dont je disposais pour me repousser loin d’eux. Je commençais à comprendre… L’instant d’avant, je m’étais demandé comment elle avait pu franchir le dôme, vu qu’elle avait été chassée d’ici depuis des années. Elle était aussi un Saino. Une catégorie particulière de druide. Je supposais que ses facultés se sont développées après son bannissement, alors qu’elle devait lutter pour sa survie. Je me trompais. Son parcours était bien différent du mien. Et surtout, elle avait eu le temps nécessaire pour acquérir le contrôle de ses pouvoirs, de manière bien plus importante. J’en étais encore à me poser mille questions sur elle quand elle a placé un couteau sacrificiel sur la gorge d’Horik, ce dernier se montrant impuissant à contrer les facultés puissantes d’Hildelith. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, la jeune fille a tranché la gorge d’Horik. Elle n’a même pas sourcillé durant cette action, laissant retomber au sol le corps sans vie du druide. Le dernier espoir qui nous restait encore de sauver notre village venait d’être tué sous nos yeux. 

 

— Peut-être que certains et certaines d’entre vous sont trop jeunes pour comprendre qui je suis, et pourquoi j’en veux tellement à ce village. Qui a aussi été le mien à une époque. Vous vous demandez pourquoi j’ai tué Hewald, qui a participé à faire de moi ce que je suis ? Et pourquoi aussi j’ai tué Horik à l’instant. Alors, pour vous — de même que pour rafraîchir la mémoire aux plus anciens —, je vais vous raconter mon histoire. N’essayez pas d’approcher entre temps pour essayer de me faire passer de vie à trépas. Les pouvoirs dont je dispose dépassent ceux des plus grands druides de Bretagne… Vous serez morts avant même d’avoir fait trois pas dans ma direction. Donc, tenez-vous tranquille, et écoutez…

 

C’est ainsi qu’Hildelith rappela les faits à une population en proie à la terreur la plus totale. Aussi bien les plus jeunes que les plus âgés. Moi-même, je n’étais pas en reste. Surtout après avoir vu la mort brutale d’Horik. Il y avait plusieurs années de ça, les parents d’Hildelith faisaient partie des commerçants les plus fervents du village. Ils avaient l’habitude de se rendre dans d’autres villages, ainsi qu’au camp romain le plus proche. C’était une période se situant peu de temps après les accords conclus entre Hewald et les romains. Tidhild et Wighard ne passaient pas inaperçus à chacune de leurs visites au camp. Tidhild essentiellement. C’était une femme magnifique, aux cheveux roux ensorcelants, dont les formes affolaient chaque soldat la voyant déambuler aux côtés de son mari. Wighard se montrait fier d’être l’époux d’une telle beauté. Il ne craignait pas le regard d'autres hommes sur elle, car il la savait être la plus fidèle des femmes. Ce qui était vrai. Pour autant, cette fidélité se verrait bientôt fragilisée par l’intermédiaire du centurion dirigeant le camp.

 

Quintus Caedicius Helvius était à part au sein de l’armée romaine. Ses hauts faits dans de nombreuses contrées lui avaient valu de se voir attribuer le grade de centurion très jeune, grimpant les échelons de manière rapide. On le disait tellement doué que certains parmi les hommes sous ses ordres pensaient de lui qu’il était bien plus qu’un simple humain. Ils se persuadaient qu’il était protégé par Mars, le dieu romain de la guerre et de la jeunesse. Quintus s’est vite montré subjugué par la beauté de Tidhild, et il s’est mis en tête de la séduire. Cependant, la fidélité de la jeune femme — qui a de nombreuses fois repoussée les avances du centurion —, était un obstacle. Tidhild préférait se taire auprès de son mari concernant la volonté de Quintus de vouloir la faire tomber dans ses bras. Elle craignait que porter de telles accusations envers un officier romain se retournerait contre eux, et que leurs affaires en pâtiraient.

 

Cependant, Quintus connaissait quelques habitudes de celle qui hantait ses pensées. Il avait appris qu’elle se rendait régulièrement dans la forêt proche, afin d’y cueillir fruits, herbes et racines nécessaires aux produits qu’elle revendait aux villages avoisinants et au sein du camp romain dont il avait le commandement. Un jour, il a prétexté d’un voyage important à effectuer dans un autre camp pour surprendre Tidhild lors de l’une de ses excursions en forêt. La jeune femme tenta bien de s’enfuir quand elle aperçut le centurion, se doutant de ses intentions. Mais ce qu’elle ignorait, c’était que celui-ci possédait la maîtrise de certaines techniques druidiques. Le résultat de la capture d’un druide alors qu’il n’était encore qu’un simple légionnaire, qu’il a enfermé dans les caves de sa maison à Rome. Juste avant de l’obliger à lui révéler certains secrets. C’était là l’origine de sa fabuleuse ascension militaire. Usant de ses connaissances druidiques, Quintus avait parsemé divers endroits de la forêt de cercles magiques, destinés à empêcher Tidhild de bouger une fois qu’elle aurait posé le pied sur l’un de ces pièges mystiques. 

 

Il s’est servi de formules pour prendre le contrôle de l’esprit de Tidhild. Après quoi, la jeune femme devint une amante passionnée, qui rejoignait quotidiennement le centurion en forêt. Au cours de plusieurs mois de cette liaison interdite, Tidhild tomba enceinte. Quand elle revenait au village, elle n’avait plus de souvenirs de ses rencontres avec Quintus. Cela faisait partie des autres facultés du centurion que d’effacer des moments choisis à sa convenance. De son côté, Wighard — persuadé qu’il était le père —, se montra ravi. Cela faisait des années que le couple essayait d’avoir un enfant, en vain. L’homme pensait que sa femme était victime d’une malédiction, l’empêchant d’enfanter. Alors cette grossesse, ce fut l’occasion de festivités en grandes pompes dans le village. Hildelith fut entourée d’un amour sans concession par ses parents, faisant l’admiration des villageois. L’enfant semblait avoir héritée des attributs de beauté de sa mère.

 

Le temps passa. Tidhild continuait de voir Quintus, en n’ayant aucun souvenir de ces escapades amoureuses. Mais un jour — lors d’un rituel propre au village, destiné à procurer un avenir radieux aux enfants venant d’avoir 8 ans —, Hewald s’aperçut de la présence d’une marque de naissance se trouvant située derrière l’oreille droite de la fillette. La marque était absente à la naissance. Le phénomène était sans doute dû à la nature magique de la relation entre Quintus et Tidhild, ce qui a retardé l’apparition de la marque. Comme ni Tidhild, ni Wighard ne comportaient une telle marque, Hewald soupçonna une relation adultère de la mère. Celle-ci jurant qu’elle avait toujours été fidèle à son mari, le druide s’employa à sonder l’esprit de Tidhild. Cela afin de vérifier si la jeune mère disait la vérité, ne s’expliquant pas la présence de cette marque incompréhensible. Hewald comprit alors que la jeune femme avait été victime d’un maléfice. Il vit en visions les ébats amoureux de Tidhild avec le centurion romain. 

 

Néanmoins, le druide a caché la nature magique de l’adultère, se contentant d’indiquer la tromperie de Tidhild avec un romain. Sans préciser de qui il s’agissait, pour éviter toute forme de complications diplomatiques. Hewald était inquiet sur le fait qu’un centurion romain puisse être en possessions de facultés druidiques. Il ne pouvait accepter cette hérésie, mais le révéler au Conseil des Druides pourrait avoir des conséquences fâcheuses sur l’entente entre leur ordre et les légions romaines. Pour éviter un chaos pouvant résulter de la déclaration de ce fait, Hewald a donc gardé le secret. Même en sachant ce que cela entrainerait pour la pauvre Tidhild. Les lois de la tribu étaient claires : toute femme s’étant montrée coupable d’avoir trompé son époux devait être lapidée par les villageois. Jusqu’à ce que mort s’ensuive. La fillette qu’était Hildelith assista en pleurs au lent calvaire de sa mère, dont son père lança les premiers projectiles et s’acharnant même sur elle. 

 

Le corps sans vie de la femme fut placé dans la forêt, laissé en proie aux animaux sauvages. Quant à Hildelith, Hewald craignait qu’elle représente un problème, elle aussi. Si l’un des villageois en venait à découvrir la nature magique de la marque — pouvant donc mettre à jour le fait qu’un romain était doté de connaissances druidiques —, cela pourrait causer un discrédit sur le village et son propre pouvoir politique en tant que druide. En plus d’une possible exclusion de l’Ordre des Druides du pays. Refusant que cette possibilité puisse mettre à néant sa position, Hewald entreprit de demander le bannissement de la fillette — conformément à d’anciennes lois celtiques connues de lui seul. Il espérait ainsi que l’enfant — lâchée en pleine forêt, comme le corps de sa mère quelques jours avant —, périrait d’une manière ou d’une autre au sein de cet environnement hostile. Il ne pouvait pas la faire exécuter comme cela avait été le cas de sa mère, les sanctions celtiques de cet ordre ne s’appliquant pas aux enfants. Le bannissement était sa meilleure option pour se débarrasser du danger que représentait l’existence même d’Hildelith. 

 

Le plan d’Hewald semblait parfait, mais il avait négligé un détail : Quintus. Ce dernier avait trouvé le corps  de Tidhild, portant des milliers de traces de pierres sur son corps ravagé. Il comprenait qu’un évènement avait révélé aux villageois qu’il était le père génétique de l’enfant. Lors de certaines des escapades de Tidhild, cette dernière était accompagnée de sa fille. Quintus soupçonnait qu’elle pouvait être le résultat de sa relation avec son amante, mais il ne pouvait en être certain. Ses pouvoirs ne lui permettant pas de déterminer s’il était bien son père biologique. Malgré cette incertitude, Quintus s’est attaché à la fillette. Les jours où elle venait avec sa mère, le centurion discutait avec cette petite famille, laissant de côté ses envies de sexe. Des moments attendrissants, qui révélèrent un élément important au centurion. Bien qu’il usait aussi de l’effacement de mémoire sur Hildelith, celle-ci semblait ne pas être affectée, et se souvenait des moindres détails de ses rencontres avec le romain.

 

Toutefois, sans doute consciente qu’il fallait garder secret ces instants familiaux — après avoir compris que sa mère n’en avait pas le souvenir une fois revenues au village —, Hildelith a toujours tut ce qu’elle savait. Y compris lors de l’exécution de sa mère. À ce moment-là, la fillette craignait que cette révélation lui causerait une lapidation à elle aussi. Pour n’avoir pas avouée ce dont elle était détentrice comme information sur la faute de sa mère. Hildelith ignorant les coutumes celtiques — empêchant la mort directe d’une enfant , elle se pensait vraiment en danger. Puis, après son bannissement, Hildelith a cherché le corps de sa mère. On lui avait refusé le droit de se recueillir sur son corps auparavant. C’était avant qu’Hewald prononce sa sanction qui la ferait devoir partir du village. Alors, une fois lâchée dans la forêt, c’était l'opportunité de pleurer sa mère devant son corps. Elle a vu Quintus se lamenter devant la dépouille de celle-ci. Hildelith  a alors expliqué  au romain ce qui s’était passé, indiquant qu’elle se vengerait des villageois quand elle serait plus grande.

 

Quintus a su — à la lumière de ces révélations —, qu’Hildelith était bien sa fille. Décidant de prendre ses responsabilités, Quintus entreprit d’emmener la fillette avec lui à Rome. Ceci après avoir fait envoyer un message à ses supérieurs, et prévenant de son statut de père, suite à une liaison avec une autochtone. Il tenait à s’occuper personnellement de son éducation, au sein de son foyer. Etant donné son haut statut militaire, on lui accorda ce droit. Il pouvait élever l’enfant jusqu’à ce qu’elle soit en âge de devenir servante au sein de sa maison. Après quoi, elle continuerait son éducation auprès du reste de son personnel vivant sous son toit. Hildilith se vit changer son prénom en Laberia, et pu vivre plusieurs années sous le toit de Quintus. Des années durant lesquelles le centurion comprit les dispositions de sa désormais fille à la magie druidique. Il lui enseigna ce qu’il savait lui-même, et fit développer son pouvoir qui montra de plus en plus sa puissance. Quintus n’avait jamais vu de telles facultés, même chez des druides de haut rang. 

 

Il comptait faire de sa fille une véritable arme vivante qui pourrait servir Rome. Hors de question pour lui qu’elle devienne une simple servante, comme il  l’avait promis. Il fit part de son projet à César. Bien que réticent au départ à la demande de Quintus,  ce dernier fut témoin des extraordinaires aptitudes de Laberia, et donna son aval afin qu’elle bénéficie d’un statut spécial. César accorda à Quintus qu'il fasse de la jeune fille son héritière, lui attribuant ainsi toute légitimité en tant que romaine. Pour le reste, elle ne pouvait pas prétendre à devenir militaire : étant une femme, c’était contraire aux règles romaines. Mais en tant qu’arme, ça ne posait aucune difficulté qu’elle puisse participer à certaines campagnes. Quintus imposa juste d’être toujours présent lors de celles-ci. César n’y vit pas d’objection. Les deux furent envoyés en Bretagne pour participer à diverses opérations militaires, destinées à mater certaines tribus montrant des signes de rébellion. Une aubaine pour Hildelith/Laberia, qui voyait ainsi le moyen de se venger des assassins de sa mère. D’autant qu’on approchait de la période du Samain. Ce qui lui fit entrevoir comment se venger efficacement de son ancien village.

 

Entre autres facultés, Hildelith pouvait influer sur l’esprit des autres, de manière à ce que les cibles touchées ne perçoivent pas sa présence. C’est cette technique qui lui a permis de s’approcher de la hutte d’Hewald sans qu’on la voie, puis parsemer mon voyage aller et retour des divers obstacles rencontrés. Franchir le dôme avait représenté pour elle une formalité, étant donné la portée du pouvoir en elle qui dépassait allégrement le mien, de toute évidence. Maintenant qu’elle s’était assurée que notre village serait condamné aux ténèbres éternelles — en tuant Horik —, il ne lui restait plus qu’à modifier la constitution du dôme, afin que son action perdure dans le temps. De façon indéfinie. Son long monologue s’étant achevé, Hildelith souriait, ravie de la terreur s’affichant sur les visages des villageois. 

 

— à présent, je vais vous laisser absorber toutes ces informations, ainsi que le fait que vous allez tous mourir ici. Au sein de ce village et ses rites barbares. Vous aurez toute l’éternité pour réfléchir à vos fautes. 

 

Après ça, Hildelith s’est contentée de marcher tranquillement jusqu’à la sortie du village. Tout le monde s’écartait sur son passage, chacun étant tétanisé par ce qu’elle représentait. Elle avait pratiquement les pouvoirs d’une déesse. À se demander d’ailleurs si elle n’était pas la réincarnation de Morrigan, une déesse de la guerre et de la mort. Un silence mortel s’empara du village durant toute sa marche, jusqu’à ce qu’elle franchisse la barrière sans le moindre effort apparent. Alors que même moi, je devais m’employer à un effort intense pour traverser. L’instant d’après — tandis qu'Hildelith était de l’autre côté —, nous avons vu les ténèbres envahir encore plus les lieux. On ne voyait même plus le ciel et la lune. Il en fut de même pour le soleil les jours suivants. C’était comme si nous avions tous été envoyés — avec nos huttes —, au sein du Sidh. L’autre monde celtique. Ce fut le début d’un cauchemar encore plus abominable pour nous tous. 

 

Le renforcement du dôme s’accompagna d’une autre désillusion. Après le choc causé par les révélations d’Hildelith, je constatais que je ne pouvais plus franchir la barrière. J’eus beau user de tout mon pouvoir, rien n’y faisait. Si les villageois espéraient se servir de moi pour effectuer de quoi subvenir aux besoins en nourriture du village — s’étant même persuadés de m’inculquer l’apprentissage nécessaire théorique pour cela —, à la lumière de ce nouvel obstacle, tout était réduit à néant. Il n’y avait plus le moindre espoir. Les premiers jours — résignés —, nous avons fractionné les parts de nourriture de chacun, parmi celle restant au sein du village. Ensuite — tiraillés par la faim —, nous avons mangé nos chevaux, nos chiens, nos poules. Nous arrachions des racines, faisions infuser les rares points d’herbes figurant dans le village. Pourtant, vint un moment où toute forme de ressources naturelles devint inexistante. Quel que soit l’endroit où nous pouvions chercher. Nous n’eûmes d’autre choix que de recourir aux pires extrémités de survie. Le cannibalisme fut notre seule option pour tenir le plus longtemps possible…

 

Au début, nous sacrifions les plus faibles d’entre nous. À savoir les plus âgés… Et aussi les plus jeunes. Autant les vieux considéraient comme un honneur de périr pour permettre aux générations plus jeunes de continuer de vivre ; autant il y eut plusieurs cas de violentes altercations, quand il fallut faire comprendre à des mères en larmes de céder leurs enfants pour servir de repas… Vous n’imaginez pas la douleur atroce de ces pères devant assassiner leur fils ou leurs filles en bas âge, devant leurs épouses qu’on pouvait très difficilement maintenir de force pour l’empêcher. N’importe quelle mère aurait fait de même. Il arrivait parfois qu’on les enferme dans leurs huttes, postant des hommes robustes à chaque sortie possible. Le but étant de leur éviter le spectacle de la décapitation et l’éventrement de leurs bébés. Ainsi que tout ce qui constituait leur progéniture. 

 

Une fois arrivés à la fin du « stock » d’enfants, ce fut le tour des femmes ayant le moins de capacité à procréer. Les plus jeunes étaient « prêtées » à nombre d’hommes, afin de mettre au monde de futures sources de bombance pour le reste du village. Donner la vie n’avait plus aucun sens. Ce n’était que de la nourriture. Rien de plus. Des combats entre les hommes étaient organisés pour désigner qui serait sacrifié, afin de préserver les femmes destinées à remplir nos assiettes, par les naissances qu’elles occasionnaient. Des combats violents et sans pitié, chacun s’évertuant à ne pas finir dans une grande marmite placée au centre du village, pour plus de facilité. Le stress et la peur finirent par déclencher des formes de stérilités de plus en plus fréquentes. Il devint vite évident que conserver les femmes ne servaient plus à rien. L’une après l’autre, les dernières rescapées de la gent féminine achevèrent leur vie en servant de plat de viande.

 

Nous avons tenu 3 années à agir de cette manière, plongeant toujours plus dans l’horreur et l’inhumanité la plus totale envers nous. Il ne resta bientôt plus qu’un petit groupe d’hommes. Malgré ma faible constitution qui aurait dû avoir raison de moi facilement, je profitais de mes pouvoirs pour ne pas devenir un plat permettant d’offrir de quoi nourrir les autres, durant quelques semaines ou mois. Au final, je fus le dernier survivant à ce cauchemar de tous les instants. Je me surpris à avoir de moins en moins de difficultés à abattre les miens, jour après jour. Sur la fin, j’ai même envisagé de m’auto-dévorer, une fois les réserves de « viande » arrivées à leur terme. J’ignore si Hildelith — d’une manière ou d’une autre, vu les pouvoirs qu’elle possédait —, avait compris que j’étais le dernier survivant du village, et qu’elle a voulu me donner une chance de m’en sortir — cela parce que j’étais semblable à elle. Néanmoins, je m’aperçus que l’obscurité au sein du village devint soudainement moins intense. Comme si le pouvoir du dôme s’était affaibli.

 

Piqué par la curiosité, j’ai alors testé si je pouvais traverser la barrière. J’avais effectué ce même test des dizaines de fois durant le calvaire ayant touché notre village, gardant l’espoir que je puisse trouver de quoi arrêter le massacre. Sans jamais obtenir autre chose qu’un sévère mal de tête par mes essais. Pourtant, cette ultime fois, j’ai réussi. J’ai pu franchir le dôme et me retrouver à l’extérieur du village. Je regoûtais à la lumière du soleil, au parfum de la terre, à la senteur des fruits des arbres et des fleurs. J’étais fortement affaibli, mais pour la première fois depuis des années, je ressentais en moi l’espoir de vivre. J’ai mangé des pommes, dévoré des céréales sur leurs épis comme s’il s’agissait d’un plat de luxe, cueilli des champignons dont je m’empiffrais goulûment. Je revivais petit à petit. Dans le même temps, je sentais à l'intérieur de mon être une étrange sensation. Comme un appel à me diriger vers un lieu inconnu, loin de la Bretagne.

 

Je n’ai jamais pu déterminer si c’était l’esprit d’Hildelith qui me priait de la rejoindre — en tant que Saino moi aussi —, au-delà des océans, vers la lointaine Rome. Ou peut-être était-ce juste la manifestation d’une folie s’étant insinuée en moi. Après avoir provoqué tant d’horreurs envers mes compatriotes au sein de mon village, était-ce vraiment étonnant ? Toutefois, malgré l’insistance de cet appel, je n’ai jamais quitté ma Bretagne natale. J’ai trouvé refuge au cœur d’une autre tribu, à qui j'ai raconté l’épreuve que mon village et moi avions subi. Aux yeux des villageois, j’avais rêvé Hildelith. J’avais rêvé nombre de choses. Les miens avaient subi la colère des dieux pour une faute autre que Samain. Nous avions tous été envoyés dans les méandres d’une folie collective, sans possibilité pour nous de comprendre notre punition divine. Peut-être qu’ils ont raison. Peut-être que tout ça était dans ma tête. Que les résidents de mon village ont subi une mort affreuse — à cause d’une maladie particulière causée par un aliment ou un évènement quelconque —, et que, durant tout ce temps, je n’étais plus en mesure de discerner le vrai du faux. 

 

Peut-être. Peut-être pas. Mais ça n’a plus vraiment d’importance à présent. J’ai une nouvelle tribu, avec un nouveau druide comme maître. Ce dernier a reconnu lui aussi en moi des dispositions phénoménales — propres à un futur grand druide —, et il a continué mon apprentissage débuté par Hewald. Je continue ma vie, mais je garde en moi ces images de mort, de massacre, de sang éparpillé sur l’autel de pierre servant aux sacrifices. Je revois en songe ces visages de terreur, ces femmes criant qu’on leur rende leurs bébés, ces enfants demandant à ne pas mourir… Autant de visions d’horreur qui ne parviennent pas à s’estomper. Elles font partie de moi à jamais, enfermées dans ma mémoire. J’ai conservé de mon expérience la peur des ténèbres. Je suis incapable de dormir sans être entouré de dizaines de bougies pour me rassurer. Je veux être certain que les ténèbres du Samain ne me piégeront pas de nouveau. 

 

Un jour viendra où elles m’envelopperont encore, mais cela signifiera simplement que j’ai atteint la limite de ma vie. Ces tènèbres-là seront le signe que je peux enfin apaiser mon âme, en toute sérénité. Sans revoir ces images terrifiantes des miens se massacrant les uns et les autres. Sans cet appel qui se fait entendre encore certaines nuits… Ce jour-là, je serais libre. Libre de m’en aller vers un ailleurs qui ne me torturera plus. Libre de renaître dans un autre corps, pour vivre une autre existence, quelque part dans l’immensité de ma chère Bretagne...



Publié par Fabs

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